Mardi 19 février 2008
Les débats sur la construction européenne auront du moins permis à certains de tomber les masques. Et de nous faire profiter du spectacle. Pas réjouissant. Un parlementaire européen – italien – vient de nous faire partager ses hautes vues théologico-oiseuses : « je ne dis pas que l’homosexualité soit un crime, mais je pense qu’il s’agit d’un péché ». Nous voilà bien fixés sur les combats qu’il reste à mener, notamment contre l’obscurantisme catholique et les influences qu’il garde au sein des instances dirigeantes. Cette pensée qui pousse certains à définir l’Europe comme un club chrétien, ou plus précisément comme un club catholique, devient le rempart de ceux qui ont peur. C’est une pensée frileuse qui renaît. Devant la peur de l’autre, le différent, certains pensent trouver en une forme de christianisme le moyen de se réchauffer, le moyen de rester entre soi, bien au chaud de ses certitudes, que certains disent millénaires. Le huguenot, que j’ai choisi d’être, fulmine.
Non ! L’Europe ne peut être un club chrétien. Elle est à la croisée de christianismes multiples bien sûr, mais aussi d’humanismes, de lumières, de droits de l’Homme, de formes différentes de laïcité. Elle est bien d’autres choses encore. Et son histoire, sa construction n’est en rien d’origine médiévale, loin s’en faut. Car n’en déplaise au sacristain qui passait ce jour-là, ce sont les rails de la SNCF qui font, ont fait, la France qui nous occupe au sein de cette Europe. Ce sont les écoles communales et leurs professeurs, pas celle de monsieur le curé. Ce sont les bureaux de poste. Et ce sont ces bureaux de poste, ces écoles et ces voies ferrées qui feront l’Europe de demain – services publics qu’il nous faut d’ailleurs absolument protéger contre les attaques dont ils sont sans cesse l’objet. Mais le sacristain – toujours lui, bien sûr – ne voit que son chemin, que son idée. Il n’a que faire des bureaux de poste. Il n’a que faire, même, d’un autre christianisme qui ne voit pas en l’homosexualité un péché ou quoi que ce soit d’autre. Mais le sacristain veut son Histoire. Il n’à que faire de l’air du temps.
Quoi qu’il en soit, avec comme dirigeants des personnages à ce point rétrogrades et entêtés, nous aurions bien raisons de nous alarmer sur la teneur des débats à venir. Rien de bien joyeux au demeurant, et il ne fera pas bon parler de liberté de conscience dans une Europe à la pensée sclérosée par son manque de mémoire ou par sa mauvaise foi. En effet, par une telle déclaration : «  je ne dis pas que l’homosexualité soit un crime, etc.… », ce sont beaucoup de nos valeurs qui s’effondrent. Venue de l’un de nos dirigeant, à fortiori de l’Europe d’aujourd’hui, de demain, la déclaration peu donner des sueurs froides bien au delà des frontières que certains veulent donner à cette Europe. Nous n’avons plus rien à craindre de la Turquie, c’est sûr : tout est déjà là de nos inquiétudes, si nous en avions. Aux dernières nouvelles, un autre parlementaire européen – italien, lui aussi – exprime son désir de ne plus voir de femmes à l’écran, passée une certaine heure !!!
Nous avons donc à préserver, sans rire : la liberté de conscience, la liberté de ne pas se voiler la face, même tard le soir, la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse, la liberté de choisir son partenaire, la liberté de confier nos gosses à des professeurs de la République, la liberté de ne pas s’agenouiller devant une croix, la liberté de divorcer, de se remarier, la liberté d’être enterré comme on le souhaite, la liberté de se moquer de tout, la liberté d’être rose, rouge, vert, jaune ou mauve, la liberté de rire, la liberté de vivre. La liberté de dire au curé de service de retirer sa soutane dans les lieux sacrés de la république. Et de ne pas souiller ces lieux sacrés de paroles homophobes et sexistes.
par Lionel DEGOUY publié dans : Chrétiens progressistes communauté : Rassemblement de gauche...
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Dimanche 27 janvier 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.


            Il est fréquent que les meilleures solutions soulèvent à terme de nouveaux problèmes. La séparation des Églises et de l’Etat en France répondait magnifiquement à un besoin de séparer des sphères foncièrement différentes, que l’histoire avait trop mêlées. Il fallait rendre à César ce qui était à César et à Dieu ce qui était à Dieu, désacraliser l’Etat et rendre aux Églises la liberté critique qui était celle du christianisme primitif. Les prêtres devaient cesser d’être des fonctionnaires publics, les religions devenaient une affaire de choix personnel, et allaient s’entretenir toutes seules.
Au début ce fut une libération mutuelle, et les Églises émancipées ont poursuivi leur mouvements de Réveil en s’appuyant sur la puissance sociologique de l’élan acquis, vaquant libres à toutes sortes d’actions bénévoles. On peut dire que la qualité évangélique des Eglises en a été améliorée. À la longue cependant l’élan s’est dissipé : les bénévoles se sont fatigués de ne pas voir la relève, le tissu des corps intermédiaires s’est défait, et il ne reste que des militants, de moins en moins nombreux, de plus en plus mobilisés, « croyants », agrippés à leur fidélité, ou nouveaux convertis par pur choix individuel. Et comme les jeunes générations s’investissent sur des projets ponctuels et limités, mais ne se sentent plus tenus de cotiser régulièrement, les fidèles vieillissants doivent porter des cotisations de plus en plus lourdes.
Plus grave peut-être, à terme ainsi, on s’aperçoit que ce régime de séparation des Eglises et de l’Etat, qui nous semblait pourtant si conforme à la fois à la modernité démocratique et au message évangélique, favorise malgré nous ce que nos religions comportent de plus crispé, sectaire et insomniaque. Ces superbes petites églises confessantes et militantes, qui avaient tourné le dos aux Églises officielles, endormies dans leur pouvoir et leur richesse, se retrouvent de plus en plus en plus épuisées, repoussées vers des marges de radicalité et de dénonciation du monde, trop militantes pour parvenir à transmettre durablement leur confession ou leur enthousiasme à leurs enfants.
Tout cela ne va pas sans une crise profonde de l’institution, entendue justement comme ce qui demeure quand tout repose, comme ce qui est plus durable que nos paroles et actions fugaces. Il n’est pas jusqu’à nos théologies qui n’aient privilégié la spontanéité, et le Pape précédent était bien contemporain de cette désaffection de l’institution, de cette immédiateté médiatique, ou de cet évangélisme fondamentaliste ou pentecôtiste des born again, rescapés d’un monde considéré comme foutu. Comme si le présentisme si général de notre époque affectait les Églises en les réduisant à une sorte de charité charismatique ou thérapeutique, sans aucune dimension plus large de mémoire ou d’espérance.
Cette même crise touche au vieillissement des Églises, comme si la dialectique de l’ancien et du nouveau était brisée, comme si les jeunes n’avaient plus la force d’hériter, et les anciens plus le courage de laisser la place. Elle touche enfin la faculté même de vigilance. Le discours du « réveil » a fait long feu : jamais il ne pourra être vigilant, celui que l’on a tenu sans cesse sur le qui-vive, dans une mobilisation et une conscientisation qui finit par le laisser incapable d'une véritable action éveillée, le jour où elle s’impose.
Sans revenir au vieil appareil des religions d’Etat, qui a longtemps porté dans ses flancs le pire, il faudrait inventer un régime intermédiaire qui permette à ces institutions de rouvrir, pour le bien de tous, un rapport au temps long, à la durée. On y trouverait alors un rythme plus vaste et plus tranquille entre le sommeil et l’éveil, entre la part onirique et la part critique de notre humanité, et la faculté donnée à chacun, tour à tour, de se retirer ou de se montrer.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Chrétiens progressistes communauté : Le Monde Spirituel
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Jeudi 24 janvier 2008
On peut être ou ne pas être en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’union européenne. On peut aussi y être indifférent. Mais force est de constater que cette éventuelle entrée de la Turquie dans l’union soulève de nombreuses et très intéressantes questions, telles que celles-ci – la liste n’est en rien exhaustive : l’Europe a-t-elle vocation à devenir un « club chrétien » ? Qu’est-ce que la laïcité ? Qu’est-ce que l’occident ? L’orient ? L’islam ? Le christianisme ? Où voulons-nous situer nos frontières ? Où, d’ailleurs, la Turquie se situe-t-elle dans ce flot de questions, dans ce flot de frontières ? Où se glisse-t-elle dans l’idée encore à la mode de « choc des civilisations » ? On le voit, il ne sera pas possible de traiter ici l’ensemble des questions posées. Mais il faut bien commencer.
J’ai retrouvé un entretien que Alain Finkielkraut avait accordé au « Midi-libre », voici de cela deux ans : entre l’islam et l’occident il existe, et là je cite : « une guerre de principe ». D’où il découle nécessairement ce fameux « choc des civilisations ». Ici, pourtant, beaucoup ne voient que bien trop réellement les conséquences d'un choc des incultures. Ici beaucoup ne voient que ce qu'il est convenu d'appeler un « communautarisme des différences » au dépend d'un pourtant nécessaire « communautarisme des ressemblances ». Car nous étions, nous sommes nombreux à n'imaginer que difficilement la pertinence d'une analyse qui puisse encore être à ce point dualiste. Voilà pourtant ce que disait Monsieur Finkielkraut le 20 Juillet 2002. De principes. Une guerre. On méditera. Notamment sur le besoin, c'est toujours d'époque, de se rassurer à l'idée de pouvoir mettre enfin un nom à l'ennemi. Mais aussi hélas des visages et des moeurs. Alors, s'il est bien réel qu'est grand le désarroi dans lequel nous sommes, grandes les interrogations et difficile de cerner parfois ce à quoi il nous faut être utile, il ne saurait être question de remettre en cause l'obligation que nous avons de nous opposer à tout dangereux manichéisme, à toute réflexion facile, à toute analyse atteinte d'étrange cécité.
En ces moments de larmes et de hurlements, il faut dire nos ressemblances et nos désirs de paix. Tant la paix ne naît jamais que du désir de paix. On croit rêver d'avoir à le rappeler, et on en rirait presque. Mais souvenez-vous : « une guerre de principe ». C’est indubitablement pathétique. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'avec un tel raisonnement, on ne peut s'étonner des suites alarmantes qui on été données en réponse au déjà trop fameux 11 septembre 2001. En effet n'est-ce pas ici, par exemple, la rencontre de l'obscurantisme le plus glacial et d'un amas de bêtises insondable – qui, soit dit en passant, se définit lui-même comme « le plus fort avec les plus grosbras » - qui pose problème, bien plus qu'un hypothétique « choc des civilisations » occidentales et musulmanes ? D'ailleurs, de nouveau, qu'est-ce donc que « l'occident » ? Et « l'islam » ? Et quel étrange endroit où situer la fracture et à ce point faire fi de tant d'acquis communs, partagés. Dans la guerre ou dans la paix. Et depuis si longtemps. Quel didactisme en effet dans la définition de ce que nous sommes, de ce qu'est l'autre !
Une autre citation s’impose : il ne faut pas laisser « l’océan de l’islam se glisser dans le lit de la laïcité ». Cette citation est de notre premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. L’océan serait-il constitué des millions de musulmans qui peuplent l’Europe ? Si cela était le cas nous serions face à un réel problème. A moins que nous n’abandonnions certaines de nos valeurs les plus fondamentales telles que la liberté, l’égalité, la fraternité.
 
par Lionel DEGOUY publié dans : Chrétiens progressistes communauté : De rêves en passions
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Vendredi 18 janvier 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur à l'institut protestant de théologie de Paris.


             Après l’événement, la pensée qui tente de comprendre, de méditer ce qui s’est dit. Je ne ferai que prolonger la réflexion collective engagée dans le sillage des propos de Ratisbonne. Plus j’y réfléchis plus je suis conduit à prendre au sérieux le désormais fameux discours du Pape, pour le respecter au-delà des points d’entente que je peux trouver avec lui, et pour m’y confronter comme à une pensée vraiment différente, et même au fond assez adverse. Notamment parce que Benoît XVI a introduit un ton de franchise qui tranche avec la langue œcuménique des gentilles accolades. Il s’adresse à l’autre, il s’expose et s’exprime. Sans peut-être mesurer avec assez de responsabilité les possibles conséquences de ses propos. C’est qu’il n’est pas d’abord un homme d’Etat mais un théologien bourré de convictions : les protestants ne sauraient s’en plaindre. Je ne traiterai donc pas tant de l’aspect politique de ses propos que de leur aspect proprement théologique, car c’est justement sur ce plan là que je suis pour ma part perplexe, un peu déçu et même inquiet — non tant inquiet du discours même, car le chef de l’Eglise Catholique peut être dans son rôle en disant que son Eglise seule est dans la bonne voie, que de son accueil chaleureux par tant d’intellectuels.
            Nous avions justement la chance d’avoir un Pape intellectuel et intelligent. Et voici qu’il revendique pour la seule « voie romaine » l’héritage de la Grèce et de l’hellénisme chrétien. Qu’est-ce que cela veut dire ? On a pu pointer le déni de la voie du monde orthodoxe, ainsi que des christianismes orientaux, les premiers à souffrir concrètement des émois musulmans. On a noté le déni implicite des maillons arabos-musulmans dans les transferts de rationalité de la Grèce vers l’Europe, ainsi que la sous estimation de ce que l’on pourrait appeler les platonismes arabes ou persans. C’est ici la première réserve : on ne comprend pas comment le Pape ose faire des grandes unités si simplistes que « la pensée grecque », « la pensée biblique ». Le geste qui isole et revendique la bonne généalogie est mortifère. Les Pères sont aussi pères d’autres que nous, de même que nous avons aussi d’autres pères que ceux dont nous portons le nom. Les généalogies sont toujours mêlées. Et Platon, le père de la tradition néo-platonicienne, avec son « enseignement oral » d’un flux de sphères emboîtées et ordonnées au Bien, est aussi le père d’une grande tradition sceptique, au sens non pyrrhonien d’une dialectique sans synthèse. Très tôt, bien avant le moyen âge, et jusqu’à aujourd’hui, il y a donc eu plusieurs aristotélismes, plusieurs platonismes, et tout au long de l’histoire il y a eu plusieurs hellénismes. Celui de la renaissance franco-italienne n’est pas celui du romantisme allemand. Le geste de refondation des colonies puritaines est peut-être plus grec que celui de la prétendue continuité sans hiatus de la fondation romaine, et même les cortèges post-modernes que le Pape vitupère rouvrent peut-être quelque chose de la religiosité grecque la plus classique.
 
Un discours antiprotestant
            L’intelligence de ce discours du Pape est à chercher ailleurs. C’est une affaire intra-occidentale, un règlement de compte interne, et Benoît XVI s’y prononce en fait bien plus sur l’Occident que sur l’Islam, qui cache ici la Réforme. En réaffirmant la continuité entre le logos grec et le christianisme romain, il reproche à la Réforme d’avoir rompu l’analogie de Dieu avec la raison, et affirmé une transcendance trop radicale, une volonté de Dieu trop capricieuse. C’est donc un discours qui vise la tradition nominaliste, Duns Scott, les Franciscains, Luther, Calvin, mais aussi bien Pascal ou Kierkegaard, une manière de se rapporter à un Dieu de volonté et d’amour, et non à un Dieu d’intelligence trônant au sommet d’une théologie inclusive qui comprendrait aussi la morale et la science. Il oppose les théologies et les métaphysiques de l’intelligence à celles de la volonté. Et il dénonce, c’est le plan central de son discours, trois vagues de deshellénisation : celle de la Réforme, celle de la théologie libérale issue des Lumières avec son entreprise de démythologisation, et enfin la vague actuelle de pluralisme et de relativisme religieux.
C’est ainsi surtout le protestantisme, avec son double spectre des utopies sectaires et de l’individualisme consommateur, qui est visé. C’est normal : nous n’avons pas assez conscience que le protestantisme est la religion mondialement dominante, celle qui porte le péché du monde actuel. Et le Pape prône le retour à la civilisation de l’Occident chrétien latin, sous les applaudissements plus ou moins discrets de tous ces athées dévots et néo-maurassiens qui font les gros bataillons des intellectuels aujourd’hui. On moque aisément les philosophes et les esprits critiques musulmans comme n’étant pas de vrais croyants ; mais les intellectuels qui affirment l’identité culturelle chrétienne de l’Europe ne le sont bien moins ! je ne plaisante pas. Il existe en France, même si très marginalement et inconscient de lui-même, un catholicisme antidémocratique, d’autant plus fanatique que résolument athée, et dont l’une des meilleures figures historiques est celle de Charles Maurras. Il a pris la relève de ceux que jadis on aurait appelé les « ultras ». Aujourd’hui les athées de ce « catholicisme » fanatique se recrutent autant chez des néo-conservateurs nostalgiques de la République laïque (ils la découvrent sur le tard, quand même) que chez des ultra-révolutionnaires de type maoïste, vitupérant la démocratie et son mol humanisme. Ceux là détestent les traîtres et vouent le pluralisme à l’enfer. Certes ce catholicisme anti-moderne est très marginal, mais il arrive qu’il donne le ton. Et pour celui qui a une oreille avertie, cela arrive même assez souvent.
Ecoutons-les. Si la Réforme avait gagné, comme les anti-philosophes ont gagné en terre d’Islam, cela aurait été la fin de l’intelligence européenne, car la voie est directe de Luther et Calvin à Nietzsche, au nihilisme et au totalitarisme. Ce n’est plus Maurras qui s’exprime ainsi : c’est devenu la vulgate de nos intellectuels dévots. Et face aux dérives combinées des fondamentalistes américains comme des extrémistes islamistes, il faut retrouver la grande cathédrale des synthèses entre la foi et la raison. La séparation de la Réforme entre Raison et Foi a donné d’abord un excès de rationalisme libéral corrosif, qui détruit tout et ne laisse qu’un positivisme pragmatique de l’efficacité, puis un excès d’irrationalisme fidéiste, avec Karl Barth qui, sur la ligne de Kierkegaard, rompt les amarres et reproche à la foi d’avoir été contaminée indûment par la raison grecque ! Mais c’est bien Ricœur justement qui n’a cessé de compliquer ce schème simpliste, selon son précepte : « compliquons, compliquons tout ! le manichéisme en histoire est bête et méchant ! » Les protestants ont donc un peu de mal à se reconnaître dans une telle caricature. Comme si les influences de Karl Barth et de Kant sur le jeune Ricœur l’avaient voué à l’irrationalisme, et non à des tensions constitutives d’une rationalité vive ! On voit si bien la paille d’irrationalisme qui est dans l’œil de l’autre… Le Pape ne dit pas cela exactement, mais il ne contredit en rien cette lecture de son propos : il n’y a rien de l’héritage protestant qu’il puisse approuver ni assumer, il découpe même exactement son discours de manière à ne rien devoir à la pensée protestante.
 
Défense et illustration de la modernité
Mon problème n’est pas de défendre la Réforme, mais je m’inquiète de voir si peu d’intellectuels tenter de comprendre et de justifier la modernité, qui est trop aisément la cible aujourd’hui de toutes les attaques. Certes Benoît XVI prétend ne pas congédier la modernité mais l’élargir. C’est ce que je voudrais examiner. Il voudrait reprendre la modernité sur une base non plus kantienne (son débat avec Habermas) mais aristotélicienne. Mais pourquoi les opposer, et rétrécir ainsi notre base ? Ricœur justement ne pense-t-il pas l’éthique comme boitant entre Aristote et Kant ? Ne faut-il pas penser la reconnaissance mutuelle, et non seulement la reconnaissance verticale de l’autorité ? Le reproche de Benoît XVI à la Réforme d’avoir trop affirmé une altérité absolue de Dieu, et d’avoir ainsi déchaîné l’arbitraire et la violence, se heurte à une réalité historique : cette affirmation a surtout ouvert un rapport respectueux aux autres et au monde. L’impossibilité de convertir par la force n’est-elle pas ce discours de tolérance soutenu par Bayle et Locke, et justement réalisé d’abord dans les Pays-Bas, et la Révolution puritaine n’a-t-elle pas affirmé un droit radical de dissidence ? Après tout, n’est-ce pas la synthèse romaine de la raison et de la foi qui permettait à Bossuet de contraindre les protestants français à entrer dans « seule vraie église », et pour leur bien ?
Par ailleurs je veux bien que l’affirmation calviniste de la transcendance et l’élimination du finalisme ait ramené au chaos les grandes et délicates constructions des cosmologies scolastiques : mais il faut parfois accepter de perdre les formes pour les retrouver autrement. Le débat entre Bayle et Leibniz, ces deux esprits qui figurent si bien deux pôles ou deux limites de la pensée protestante, n’est-il pas un abrégé de ce va et vient entre la critique, le doute, la perte des formes, et leur reconquête confiante ? On n’aurait pas eu Descartes sans Calvin — qui est le grand méconnu, le grand méchant de la culture occidentale. On n’aurait pas eu Newton ni Leibniz. Et ce que Benoît XVI refuse de voir c’est que Kant ne propose pas un rétrécissement de la raison, mais sa pluralisation, car il existe des types de vérités et de jugements, des registres de discours différents. Or c’est aussi bien une idée aristotélicienne, et la lecture par Calvin de la Genèse non comme cosmologie mais comme poème à la gloire du Créateur, par sa pluralisation des types de discours, est une condition de l’élargissement d’une raison qui renonce au discours unique qui répondrait à tout. N’y a-t-il aucune rationalité du geste de la séparation critique et de la réarticulation entre le théologique et le politique, le théologique et le cosmologique, le théologique et l’éthique, le théologique et l’étude poétique des textes bibliques ? N’est ce pas en distinguant les registres, en ne mélangeant pas trop vite la raison scientifique, la sagesse morale, la gratitude de la foi, que nous évitons les pseudos synthèses théologico-moralo-scientifiques, toujours dangereuses ? Et n’est-ce pas ce qui nous inquiète dans le néo-créationnisme comme dans les théories néo-islamistes ? Si c’est cela l’amplitude de la raison que Benoît XVI appelle de ses vœux, n’est-ce pas une régression ? On crie haro sur le fondamentalisme, mais il existe un fondamentalisme dilué, non concentré sur les textes comme dans le fondamentalisme musulman ou protestant, et l’élargissement de la raison peut aussi être un élargissement d’un fondamentalisme non-falsifiable. On dit aussi que Benoît XVI a donné un bel exemple de liberté académique : peut-être, mais laissera-t-il la même liberté à tous les théologiens catholiques ? On aimerait le croire, mais rien dans le passé de Ratzinger ne montre que cette liberté passe avant le dogme.
            S’il fallait nommer un fil conducteur de ses propos, je dirais que c’est la peur du scepticisme. Mais ne faut-il pas un brin de scepticisme, surtout pour penser l’Europe, et les interrogations qu’elle n’a cessé de rouvrir en son centre ? Non pas seulement le doute qui interroge notre connaissance, notre rapport au monde, mais celui qui touche notre capacité de reconnaissance, notre rapport aux autres ? Que serait une confiance qui ne douterait pas d’elle-même ? Que serait une attestation qui ne ferait pas place, en elle-même, pour d’autres attestations ? Au cœur de notre débat nous trouvons certes Descartes, son malin génie et sa confiance en la véracité divine, mais aussi Bayle et sa conception dialogique du « cogitas ergo es », son inquiétude de savoir si l’on peut comprendre l’autre. Et des deux côtés cette idée que la foi est un peu agnostique. Là encore il ne faut pas confondre les divers scepticismes, et les rejeter, comble de pyrrhonisme, dans la même nuit noire.
 
Un logos du dialogue
Ce que le Pape demande, à juste titre, c’est qu’il n’y ait pas de contrainte en matière de foi : la conversion forcée en Islam serait le symptôme historique du renoncement à l’union étroite entre raison divine et décret divin. Mais cela revient à dire : nos propres violences dans l’histoire sont accidentelles, alors que les vôtres sont essentielles ! Tout le monde ne pourrait il pas en dire autant ? N’est ce pas un argument à mourir de rire ? Ne faut-il pas un peu plus, non sombrer dans la culpabilité paralysante, mais balayer devant notre porte et commencer par comprendre comment nous portons nous-mêmes la violence, chacun dans sa forme de rationalité ? Admettons qu’un certain Islam, aujourd’hui dominant, soit plus proche des métaphysiques de la volonté que des métaphysiques de l’intelligence. Mais la volonté rencontre le refus de l’autre, et doit s’en accommoder, là où l’intelligence suppose finalement l’entente et l’unité. Benoît XVI récuse le modèle kantien du conflit des facultés, au nom d’un modèle platonicien ou augustinien de l’accord. Mais ne peut-on penser autrement Platon et Augustin, et ne faut-il pas avec Ricœur honorer le conflit des interprétations ? Qui peut s’adjuger la cohésion intérieure de la raison et rejeter celle des autres, qui auraient renoncé au logos — mais à quel logos ?
Au nœud de notre débat se tient le sens du logos, dont le discours de Ratisbonne fait une raison-être-vérité Une. On comprend qu’il veuille édifier un monde commun de la raison, mais cela ne suppose-t-il pas une raison dialogique, et le sentiment que nos religions appartiennent encore à des langues ? Serait-il impossible de concevoir une universalité douce, non coercitive, résistible, ouverte à la pluralité réitérative des figures où elles se donnent et qui n’en sont encore jamais que des métaphores ? Car le logos est foncièrement parole, l’humain est originairement deux, conversation, et non pas monologue. Dieu est relation. Il ne suffit pas de chercher la cohérence locutoire intérieure d’un discours, mais de le remettre pragmatiquement à sa place entre des interlocuteurs, qui peuvent lui faire dire autre chose que ce qu’il voulait dire. C’est difficile et parfois terrible mais c’est la vie même de l’intelligence. Le logos est deux, et n’est « un » qu’en espérance. Benoît XVI, dans son refus du pluralisme et du conflit intérieur, refuse de renoncer au monopole de la vérité. Je ne crois heureusement pas qu’il soit représentatif de l’ensemble des catholicismes. Face à une pensée grecque réduite à cette conception statique du logos comme raison, on voudrait soutenir, avec bien des penseurs de la tradition catholique comme avec certains penseurs de l’Islam médiéval que le Pape fustige, et avec une longue tradition juive, que Dieu n’est pas heureusement pas tenu par sa propre parole, et que nos prières peuvent le délier de ses promesses et de ses menaces. Comme le notait Ricœur, Eschyle ne montre-t-il pas comment le Dieu tragique des Érynies est changé dans le Dieu miséricordieux des Euménides ? Ce logos là ne nous en dit-il pas plus sur les humains, et sur Dieu ?

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Chrétiens progressistes communauté : De rêves en passions
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Jeudi 17 janvier 2008
             Il fallait bien que cela arrive : je me résigne à la colère. La colère saine et fatalement nécessaire. Celle que m’impose la politique. Cette « politique des insouciances » que nous mitonne depuis déjà longtemps la droite de la droite, qui répugne à s’expliquer véritablement sur l’avenir qu’elle nous autorise à rêver – c'est-à-dire un rêve de néant. Néant face à la montée des populismes, des communautarismes et des « petits arrangements entre amis » qui vont de paire avec une société qui n’évolue pas, ne faisant que conforter la bonne vieille recette du « copinage » pure et simple. On se serre en famille. Fraternellement.
            C’est cela que Monsieur Sarkozy ne souhaite pas rompre. Ce n’est pas là qu’il effectuera sa « rupture », mais bien auprès des plus démunis, des plus fragiles : une personne allocataire de l’Allocation Adulte Handicapé (AAH) n’a plus droit à la CMU et n’est pas exempté de la franchise médicale, le « paquet fiscal » ne touche que les plus favorisés, les cités – de plus en plus conscientes du rôle qu’elles peuvent jouer – deviennent des poudrières alors qu’elles sont si pleines de talent, d’intelligence, d’audace.
            Il est possible de mener une autre politique. Bien sûr. Mais il est surtout possible, et nécessaire, de rêver notre avenir plutôt que de l’étouffer. Les solutions sont là : plus de copinage mais de vrais qualifications – avec ou sans diplôme – qui permettent de croire en un avenir meilleurs. En un avenir possible.
            Ainsi, ce sont les compétences réelles qui prennent le pas sur la frilosité qu’engendre une nation qui à peur de « laisser les clefs » aux plus jeunes, aux plus ambitieux, aux plus volontaires.
 

                                                                                  Lionel DEGOUY 

par Lionel DEGOUY publié dans : Chrétiens progressistes communauté : Rassemblement de gauche...
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Lundi 14 janvier 2008
Voilà que certaines choses s’installent sans que tout le monde ne s’en préoccupe vraiment, faute probable au manque d’explications. Je ne ferais pas mieux dans ces lignes et la meilleur des choses est encore de prendre un exemple, qui n’a rien de quelconque, et de tenter d’en faire la photographie : la semaine dernière, des militants, les plus radicaux peut-être, ou les moins fatigués – à moins qu’il ne s’agisse des plus fatigués – ont tenu le siège de la direction départementale de La Poste. Un conseil de discipline s’y déroulait. Il a duré seize heures. Seize heures durant lesquels il nous fallut attendre dehors, dans le froid, que les camarades aient fini de négocier – en sueur, à l’intérieur. Auditions de témoins à charge, à décharge, questions multiples. Tout cela sans qu’il soit possible aux témoins, aux syndicalistes, de sortir du bureau d’audience. Certains d’entre nous, sensibles aux Droits de l’Homme, se sont interrogés sur la légalité de ce procédé.
Sept heures du matin, le soleil se lève, nous sortons de notre torpeur pour écouter les camarades nous expliquer les résultats obtenus : il n’y a pas eu bousculade, La Poste admet qu’il n’y a pas eu bousculade entre Christophe et sa supérieure, mais une simple et vive discussion, sans le moindre contact physique. Important. Important, car c’est sur la base de cette affabulation que La Poste avait à l’origine requit la suspension ferme du postier pour deux ans. Deux longues années. Si notre camarade s’était rendu coupable de violence, de vol ou l’on ne sait quoi d’autre durant son service, on eût pu comprendre certaines positions, certaines attitudes, mais ici personne pour affirmer qu’il y eût violence. Absolument personne hormis la supérieure en question. S’il avait été coupable, d’ailleurs, peut-être la mobilisation de ses collègues n’aurait pas été si massive. Il ne s’agissait donc de rien d’autre qu’une accusation lancée pour blesser, pour déstabiliser, rien qu’une vulgaire tentative de pression sur l’ensemble des salariés. Car il faut noter que Christophe sera malgré tout condamné ; et cela par un système juridique propre à la fonction publique et particulièrement alambiqué – dont je ne prétendrai pas avoir saisis tous les méandres. Christophe sera donc condamné, même si la peine est amoindrie.
C’est une méthode bien usée qui est utilisée ici : on prend un salarié, élu de préférence, on accuse, de tout, de rien, et l’on attend que les autres salariés prennent peur, se démobilisent ou laissent faire l’injustice en regardant passer les hirondelles. Ce ne fût pas le cas cette fois-ci, c’est sûr. Deux cents cinquante personnes étaient présentes ce jour-là. Tout ce petit monde pour soutenir un salarié et dire comment l’idéologie développée par La Poste ne peut se répandre à ce point sans qu’il lui soit opposé une autre vision de l’avenir, une autre idée du monde, une autre idée de l’Homme. Il faut ici redire la politique affichée de La Poste. Car une telle mobilisation ne vient pas de rien, il suffit pour l’expliquer de noter la prise de conscience des Maires de France à l’encontre d’une décentralisation lue de travers. Il y à en effet péril en la demeure : plus de boulangerie, plus de tabacs, plus d’école, plus de poste. Que sera le village de demain ? Quel projet de société avons-nous ? Quel monde allons-nous laisser au gosse qui dort dans la poussette d’à côté ? L’heure du choix se dessine, n’en doutons pas.
Oui c’est un choix qu’il nous faut faire dès maintenant. Et la semaine passée j’ai vu la solidarité servir tout autant l’idéal d’une société plus juste qu’un ensemble de gestes simples vers l’autre. Ces gestes qui réchauffent aussi bien celui qui fait ces petit gestes que celui qui en reçoit les bénéfices. Ces gestes dépourvus de calcul, ces gestes gratuits dont on sait qu’ils permettent l’avenir bleu ciel.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Chrétiens progressistes communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Dimanche 13 janvier 2008
          Olivier Abel est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie. Il est membre du conseil consultatif national d'éthique.


          Alors que bien des pays émergents se lancent avec frénésie dans les bienfaits de la production-consommation, dans nos sociétés on n’y croit plus trop. Elles sont apparemment fondées sur le désir de consommer et le besoin de travailler, mais tout se passe comme si, discrètement, leur centre de gravité était en train de se déplacer. Le cœur n’y est plus, le moteur ne cesse de caler. Comme si notre imaginaire était en train de changer, ébranlant les présuppositions admises quant à ce qu’est une vie réussie. Ce léger déplacement dans nos images de la vie bonne, qui de proche en proche est en train de tout bouleverser, touche l’ensemble de la vieille Europe. Dans l’histoire, l’Europe n’a déjà que trop gagné, c’est pourquoi elle peut décliner, se dépenser, se dévouer à autre chose. Et si elle était en train d’inventer autre chose, de plus précieux pour le monde, de plus désirable ? L’Europe a connu la victoire, la richesse, la gloire, et se cherche un autre moteur. Et si elle s’apprêtait à proposer un modèle de société plus réellement alternatif aux modèles existants ailleurs dans le monde, qui ne serait pas fondé sur les redistributions d'une croissance dont elle sait d'expérience qu'elle n'est pas infinie ?
            On me dira que c’est là un discours défaitiste qui se résigne au chômage massif, un luxe de nanti, ou une utopie romantique qui risque de désarmer la France dans une compétition mondiale où la moindre hésitation nous fait perdre des marchés. Mais dans mon propos il y a d’abord un constat ténu mais entêté, comme si on tendait l’oreille pour écouter ce qui est déjà là. Au fond les pays avancés croient de moins en moins au Développement, même quand il se dit le moins inhumain possible pour les plus démunis, et le plus durable possible pour les équilibres écologiques. Il ne s’agit pas d’interdire aux puissance montantes comme la Chine ou l’Inde de goûter aux fruits de la croissance, mais de ne pas nous laisser leurrer par le faux espoir que la seule compétition des capitalismes peut écarter la guerre à mort pour les dernières ressources planétaires et apporter des solutions aux catastrophes naturelles qui viennent. Mon propos n’a rien de défaitiste et n’annonce pas la fin du monde. Ce n’est qu’un éboulement, mais il est profond, et il est temps d’en mesurer l’ampleur.
Car de quel déclin parlons-nous ? Au cœur de nos civilisations se tient un noyau éthique qui oriente leur vouloir vivre global, leur style de vie et leurs approbations. C’est ce programme quasi-métaphysique qui donne le rythme propre à chaque civilisation. Certes les civilisations se déploient en augmentant les échanges, l’intervalle entre ce qu’elles prennent et ce qu’elles donnent, entre ce qu’elles reçoivent et ce qu’elles en font. Mais elles ne peuvent pas augmenter indéfiniment et sur tous les tableaux. Leur déclin n’est pas la mort, c’est ce par quoi elles passent ou non à la postérité. Des civilisations se sont fondues dans d’autres, parce qu’elles se sont retirées de la course aux plus forts, et c’est à ce moment là souvent qu’elles ont acquis leur véritable « autorité », qu’elles ont été les plus inventives, les plus créatrices. Comme Ricœur l'écrivait en 1951, « une civilisation n'avance pas en bloc ou ne stagne pas à tous égards. Il y a en elle plusieurs lignes (...) La vague ne monte pas au même moment sur toutes les plages de la vie d'un peuple ». Il est temps de nous retirer de certaines compétitions ruineuses pour investir vers des activités plus réellement infinies que la pure croissance économique, et de remettre au cœur de notre programme de civilisation le désir d’augmenter la densité des formes de vie possibles, la cohabitation intense des sciences et des arts. Il est temps de partager autrement la fugacité du bonheur, et la possibilité donnée à chacun de montrer qui il est avant de s’effacer de lui-même devant les suivants. Mais pour cela encore faut-il avoir la force de décliner tranquillement.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Chrétiens progressistes communauté : Parlons d'amour
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Lundi 7 janvier 2008
           Olivier ABEL est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris. Il est membre du conseil consultatif national d'éthique.
 
            Nos sociétés ont été victimes d'un mythe du dépérissement de la religion, à la faveur duquel prolifère aujourd'hui un religieux non-critique, d’autant moins critique qu’il est constitué de bouts de religion sécularisés, méconnaissables, incultes. Il me semble que l’intégrisme contemporain est d’emblée à placer sur ce fond global. Et puis il nous faut opérer un travail de discernement dans l'amalgame de ce qu’on appelle le religieux, en élargir notre perception, aujourd'hui peut-être trop marquée par la sociologie de l'identité.
Si l'on distingue, pour la clarté de l'exposé, une demande de morale, une demande d'identité, et une demande de vérité, les religions ne sont ni ouvertes ni fermées en même temps sur tous ces registres, et l’intégrisme est à distinguer du fanatisme et du fondamentalisme. Mon hypothèse, ici assez schématique, est que le fondamentalisme est une forme de religion qui répond à la demande de morale, que l’intégrisme fait face à une demande d’identité, et que le fanatisme répond à une demande de vérité, de savoir ou de certitude. Il y a une certaine discontinuité entre ces problèmes, néanmoins souvent mêlés, et on peut être très averti et critique sur un registre, et naïf sur un autre — on ne peut sans doute être en même temps vigilant sur tous les registres.
On peut d’abord avoir le sentiment que « tout fout le camp », que nous sommes dans une société débauchée, où il n'y a plus de Loi ni de règles, où tout est permis. Que faire, à partir de nos vies en miettes, pour retrouver une morale plus cohérente, plus solidaire ? On voudrait trouver une morale solide, indiscutable et rassurante, où les grandes scènes qui nous distribuent les rôles soient d’avance écrites. La fonction du fondamentalisme est de nous placer dans la lettre d’un texte, pour nous protéger d'un monde perdu, ou d'un monde où nous nous sentons rejetés, persécutés, dressant notre camp dans ses marges.
On peut ensuite avoir le sentiment, non sans lien avec le premier mais distinct, que tout est permutable, que l'on peut tout échanger, et qu’il n’y a plus d’identité au sens fort de quelque chose d’inéchangeable. Qui suis-je, et qui sommes nous, dans un monde où les langues et les cultures se mêlent par les migrations et l'urbanisation ? La langue est l'élément de l'identité, de l’appartenance à la même histoire. L’intégrisme serait ici le monoliguisme sacré d’une institution qui voudrait s’égaler à la communauté. On voudrait tant que Dieu puisse habiter enfin la Langue, une langue, notre langue incomparable et finalement intraduisible ! Dans l’intégrisme de la communauté parlant enfin parfaitement la même langue privée, on tend à l'endogamie religieuse et linguistique, pour réunir un cortège assez pur pour se perpétuer unanime.
On peut enfin avoir le sentiment que nos sciences et nos techniques nous laissent dans un monde désenchanté et morcelé, où la vérité même est relative, et où les savoirs sont guidés par des intérêts, par une volonté de pouvoir. La religion corrélative à ce savoir s'est faite non moins utilitaire, magique, gadgétisée autour des pouvoirs spirituels, de savoirs salvateurs et initiés qui se prétendent la clé de tout, et une sorte de galvanisation psychique qui riposte aux puissances techniques. D’où le fanatisme. Comment rapporter nos savoirs cloisonnés et nos techniques parcellaires à un monde plus unifié, à un savoir plus absolu, à une vérité plus souveraine ? On voudrait ici une vérité certaine, qui puisse tout changer, bouleverser et subordonner tous les savoirs, les magnétiser, les ordonner à l’Un.
Face à chacune de ses figures on pourrait glisser un contrepoint radical, car enfin la foi c’est aussi la gratitude qui nous retourne vers le monde ordinaire, et pour laquelle la loi n’est jamais assez singulière, assez interprétée, c’est aussi l’acceptation que l'identité n'est pas ce qui importe et que Dieu est l’absent de toute langue, c’est aussi la mystique d’une interrogation qui nous place à équidistance de la vérité et ouvre un intervalle où le monde peut se déployer.
Mais il y a une actualité de l’intégrisme, et il ne s’agit pas pour moi d’abord de juger mais de tenter de comprendre ce besoin actuel de clôture. Plutôt que d’entrer dans l’opposition entre des religions ouvertes, tolérantes et des religions closes et intégristes, plutôt que de renforcer l’alternative ruineuse entre un échange généralisé et une balkanisation intégriste, il serait prudent de repartir de l’idée simple qu’il ne saurait y avoir d'ouverture sans clôture. Et qu’il ne saurait y avoir de communauté sans un minimum d’immunité. L’intégrisme tient à un problème d’immunisation. C’est pourquoi les choses se focalisent autant autour de l’identité.
Face à une rationalité communicationnelle, celle de la mondialisation, qui exige que tout puisse s’échanger, se traduire et se communiquer, ce qui demande des communautés de plus en plus ouvertes, il y a soudain un sentiment de dissolution, d’uniformisation. Dans Race et culture Claude Lévi-Strauss montrait comment le nouveau problème de l'humanité est moins de décloisonner et d’élargir que de protéger la diversité des langues et des cultures : « toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus ». Une certaine clôture semble vitale, indispensable à la vivacité d'une culture, et la même religion qui avait pu être un principe d’ouverture des échanges peut, en d’autres temps, devenir un principe de clôture, de protection, d’immunisation. A de longs siècles d’éloge de l’ouverture succède peu à peu un nouvel éloge, celui de la clôture, du cloisonnement des communautés comme système de défense. C’est pourquoi l’on peut avoir aujourd’hui un véritable intégrisme laïc, conçu comme une défense contre la mondialisation — contre les religions des autres.
Tel est bien le double péril aujourd’hui. Soit se fondre dans le relativisme d’un œcuménisme vide, d’une religiosité un peu floue où tout le monde goûte un peu à tout, dans une sorte de tourisme nihiliste. Soit incarcérer les identités dans des communautés, engoncées dans leurs différences intégristes par toutes sortes de séparations d’avec l’impur. Mais la vraie question est ailleurs : à quelles conditions nos cultures pourront-ils repartir de leurs propres racines, entrer en conversation les unes avec les autres, et rester créatrices — je veux dire capables d’inventer des manières inédites de rendre grâce, de marier leurs identités, et de faire place à des questions plus vastes que nos petits soucis ?

 

par Lionel Degouy publié dans : Chrétiens progressistes communauté : Parlons d'amour
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Vendredi 4 janvier 2008
J’ai dans la tête un morceau de Schubert : « la jeune fille et la mort ». Et je repense à ces moments passés à espérer autre chose que la misère pour mes semblables et moi-même. Et pour toutes ces jeunes filles en fleur que j’ai connues, croisées, aimées. Parfois dans le malheur. Mais malgré les risques de chagrins inéluctables, parfois l’espace d’un jour, parfois l’espace d’une seconde, j’abandonnais tous mes rêves de grandeur pour l’insouciance d’une journée passée sous le soleil immense de la langueur. Depuis, ma faiblesse a fait que je n’y ai pas changé grand-chose, et que je reste encore inapte au bonheur. Je ne puis donc rien regretter – tout autant de mes égarements que de mes échecs. Mais ceux des autres, leurs malheurs et leurs douleurs, puis-je les ignorer ? Non.
Alors il me vient cette idée de me battre. Me battre contre l’ignominie, contre tout ce populisme ambiant, tout ces tocards qui nous gouvernent et nous commandent. Ces tocards qui nous commandent : chacun peut en faire chaque jour le tour. Mais constamment ? Est-ce réellement tenable de se laisser mourir pour la paix du bourgeois bienveillant ? Faut-il appeler au crime ? Faut que celui qui reste notre prochain, malgré le fait qu’on l’exècre, meure de notre envie de faire justice pour les innocents dans l’incapacité de se défendre ? Ou bien faut-il se tuer soi-même ? C’est ici, toujours, notre extrémisme qui empêche notre folie. Puisque ce que j’écris là je ne puis décemment l’écrire sans me justifier, sans que la violence des mots ne me soit encore reprochée, sans que l’on me condamne pour homicide envers moi-même. Ou pour incitation au suicide collectif. Aucun jour pourtant ne se fait sans ce que j’appel la belle démonstration de l’homme en blanc, mon curé de campagne favoris : « tu te dois, gamin, de mourir à toi-même, mais non point vouloir que l’on te tue par désespoir ou par folie d’aimer ! ». La belle démonstration que déjà l’on opposait à Goethe dans ces « souffrances du jeune Werther ». Comme à chaque époque, en 1774, il ne faisait pas bon vouloir mourir, ne serait-ce que d’amour. Ou simplement, à force de misère visible, vouloir sauver celui qui reste encore un temps.
Ce matin j’ai réuni tout mes restes d’espoir : ils sont proches du néant. J’aurais décidément tout vu : je marchais tranquillement sur le port de Marseille lorsque j’ai soudain réalisé que la connerie me suivait partout. Au point qu’il m’était impossible de croire qu’elle pu émaner d’autre part que de moi-même. Stupeur ! Je suis un bel imbécile, complet, bien reluisant. Il n’est d’autre possibilité.
Mais faisons tout de même le tour des choses : il se trouve désormais sur le marché des chats génétiquement modifiés qui ne provoquent pas d’allergies et qui pour cela sont vendus deux milles cinq cents euros. Nicolas Sarkozy est président. Nous ne parlons jamais de la Chine. L’Amérique continue de faire rêver. Les anglais vote Tony Blair. Nous avons voté Chirac pour ne pas voter Le Pen. On vend des bombes au Pakistan. L’Afrique s’anéanti chaque jours un peu plus sous le poids de l’impérialisme. Kadhafi parade. On voudrait nous faire croire que Yasser Arafat n’est mort que d’une cirrhose. La paix du monde ne sera jamais réalisable. On nous soutient que nous avons bien raison de ne plus laisser traîner les trisomiques dans la rue. On se moque de l’antarctique et de sa fonte inéluctable. Des femmes meurent encore, ici comme ailleurs, de violences conjugales. On massacre les tigres. Des enfants meurent sous les bombes de la folie de Donald Rumsfeld. J’ai faim. On m’emmerde.
Nous n’irons plus au bois : les lauriers sont coupés.
On nous prend pour des cons.

 

par Lionel Degouy publié dans : Chrétiens progressistes communauté : Parlons d'amour
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Jeudi 3 janvier 2008
On peut être ou ne pas être en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’union européenne. On peut aussi y être indifférent. Mais force est de constater que cette éventuelle entrée de la Turquie dans l’union soulève de nombreuses et très intéressantes questions, telles que celles-ci – la liste n’est en rien exhaustive : l’Europe a-t-elle vocation à devenir un « club chrétien » ? Qu’est-ce que la laïcité ? Qu’est-ce que l’occident ? L’orient ? L’islam ? Le christianisme ? Où voulons-nous situer nos frontières ? Où, d’ailleurs, la Turquie se situe-t-elle dans ce flot de questions, dans ce flot de frontières ? Où se glisse-t-elle dans l’idée encore à la mode de « choc des civilisations » ? On le voit, il ne sera pas possible de traiter ici l’ensemble des questions posées. Mais il faut bien commencer.
J’ai retrouvé un entretien que Alain Finkielkraut avait accordé au « Midi-libre », voici de cela deux ans : entre l’islam et l’occident il existe, et là je cite : « une guerre de principe ». D’où il découle nécessairement ce fameux « choc des civilisations ». Ici, pourtant, beaucoup ne voient que bien trop réellement les conséquences d'un choc des incultures. Ici beaucoup ne voient que ce qu'il est convenu d'appeler un « communautarisme des différences » au dépend d'un pourtant nécessaire « communautarisme des ressemblances ». Car nous étions, nous sommes nombreux à n'imaginer que difficilement la pertinence d'une analyse qui puisse encore être à ce point dualiste. Voilà pourtant ce que disait Monsieur Finkielkraut le 20 Juillet 2002. De principes. Une guerre. On méditera. Notamment sur le besoin, c'est toujours d'époque, de se rassurer à l'idée de pouvoir mettre enfin un nom à l'ennemi. Mais aussi hélas des visages et des moeurs. Alors, s'il est bien réel qu'est grand le désarroi dans lequel nous sommes, grandes les interrogations et difficile de cerner parfois ce à quoi il nous faut être utile, il ne saurait être question de remettre en cause l'obligation que nous avons de nous opposer à tout dangereux manichéisme, à toute réflexion facile, à toute analyse atteinte d'étrange cécité.
En ces moments de larmes et de hurlements, il faut dire nos ressemblances et nos désirs de paix. Tant la paix ne naît jamais que du désir de paix. On croit rêver d'avoir à le rappeler, et on en rirait presque. Mais souvenez-vous : « une guerre de principe ». C’est indubitablement pathétique. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'avec un tel raisonnement, on ne peut s'étonner des suites alarmantes qui on été données en réponse au déjà trop fameux 11 septembre 2001. En effet n'est-ce pas ici, par exemple, la rencontre de l'obscurantisme le plus glacial et d'un amas de bêtises insondable – qui, soit dit en passant, se définit lui-même comme « le plus fort avec les plus gros bras » - qui pose problème, bien plus qu'un hypothétique « choc des civilisations » occidentales et musulmanes ? D'ailleurs, de nouveau, qu'est-ce donc que « l'occident » ? Et « l'islam » ? Et quel étrange endroit où situer la fracture et à ce point faire fi de tant d'acquis communs, partagés. Dans la guerre ou dans la paix. Et depuis si longtemps. Quel didactisme en effet dans la définition de ce que nous sommes, de ce qu'est l'autre !
          Une autre citation s’impose : il ne faut pas laisser « l’océan de l’islam se glisser dans le lit de la laïcité ». Cette citation est de notre ancien premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. No comment.
par Lionel Degouy publié dans : Chrétiens progressistes communauté : De rêves en passions
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