Lundi 11 février 2008
Je n’étais pas le premier de ses hommes et je me rendais compte de jour en jour que je ne serais pas le dernier. En un sens, cela ne me dérangeait pas. Ce qui me dérangeait c'était qu'elle puisse partir trop tôt, avant que j’aie le temps de devenir un homme à part entière, ou un enfant pour l'éternité. Un enfant pour l'éternité, surtout.
C'est la différence d'âge qui finit par provoquer chez nous les mêmes ravages qu’aurait pu faire une tornade. Je me mis à ne plus la désirer. Je ne l'aimais plus que d'un amour platonique, ce qui n'était pas son cas. Il me fallait sans cesse lui faire l'amour ; et à force d'amour je ne le pouvais plus. Je n'étais plus que son enfant. Ne voulais être que cela.
Comment sortir du tourbillon de l'ivresse charnelle ? Le pacte semblait être rompu ; de mon fait. Je commençais à regarder ailleurs : la force que me donnait notre relation me mit régulièrement dans ces situations bien délicates où chaque femme, sentant qu'elle n'était pas la seule à me désirer, se mettait en tête de me la faire perdre.
Elles y parvenaient parfois : je trompai Danièle.
Une fois.
 
 
 
Vous n'êtes qu'un triste individu très cher ! Mais ne vous réjouissez pas trop vite de vos victoires éphémères. Celui qui après avoir bien profité de la crédulité, de la confiance, des sentiments, se remplissant le ventre et l'esprit à bon compte, et qui sans plus se soucier de ceux qui lui ont donné, s'en va si discrètement, en se cachant, presque lâchement, celui-là, je suis tranquille paiera très cher le moment venu. Les temps sont cléments pour vous, profitez-en encore, car vos tares sont si profondes qu’elles rejailliront bientôt.
Les profiteurs prennent toujours en fonction de leurs besoins immédiats : ou bien jeunes et belles (car il a un bel appétit) ou bien plus vieilleset pas trop connes(car son esprit demande aussi). Il vous faut tirer votre profit de chaque situation. Amoureux peut-être ? Non...
J'espère qu'il ne va vous arriver que les pires ennuis dans tout ce que vous entreprendrez, mais comme vous n'êtes guère combatif, cela ne devrait pas tarder à arriver, j'en suis certaine.
Je suis vraiment terriblement désolée.
 
Danièle
 
 
 

        Jamais je n’ai trompé quelqu’un depuis.

par Lionel DEGOUY publié dans : Littérature communauté : Parlons d'amour
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Dimanche 10 février 2008
J'appelle finalement au crime tous les amoureux déchus, toutes les amoureuses trahies, tous les enfants abandonnés. Que rien ne soit fait pour les arrêter, pour les châtier. Ce sont les porcs qu’il faut abattre de sang-froid et sans remords, pas les enfants. Et pas les fous non plus. Dans ce monde de bien-pensants macabres et tortionnaires, le pays des droits de l'homme n’est défini que par ses propres droits de l'homme. Cela empêche, dès lors, bien des gens de rêver.
Malgré cela j'attends, sereine, ce proche avenir où rien ne fera plus vaciller l'âme belle de nos enfants ; où la folie, définitivement libérée de toute entrave, prendra à revers les plus grands stratèges de ce monde. Nous construirons demain les espaces verts et les forêts de nos assassins.
Onn’enferme pas un coeur qui bat. On n’enferme pas cet amour qui parfois nous ronge de son absence, cet amour dont on voudrait qu'il ne touche que soi, et pas les autres. Cet amour que l'on veut tout entier, en le gardant là, bien au chaud, bien à l'abri des coups de l'inutile douleur du monde. Se protéger, enfin. Être hors du vivre et du non vivre, être dans l'essentiel ailleurs d'André Breton. Au point de ne plus sentir ce monde qui nous étouffe tous, trop.
Rien ne dit que l'on serait heureux dans cet ailleurs tant que l'on n’y a pas goûté pleinement, mais quand il apparaît, ce royaume, on sait que c'est cela la vérité, le sens même de la vie. Nul besoin de chercher, il suffit de se rappeler.
Et le mystère de notre foi nous le voulons pour tous et pour chacun. C'est cette folie qui nous apprend chaque jour à n'être que de simples hommes, de simples femmes, à faire de nos faiblesses la force même de nos amours, de notre mort et de celle des autres. L'humanité n'est rien face à cette passion qui nous enchante.
Mener la barque à bon port n'est pas de tout repos, mais je ne veux pas, moi, être l'otage de la raison. Celle qui voudrait bien voir mourir le sens de toute la condition humaine, fût-elle tragique ou merveilleuse.
 
Danièle
 
 
 
         Danièle faisait comme moi des efforts désespérés pour apprécier les petites choses. C'était chaque jour ce qu'il fallait que nous recommencions. Pour y parvenir nous décrétions souvent le silence ; et cela dès notre réveil. Nous le voulions calme, et rien ne se passait d'autre que l'amour. Avant du moins la première cigarette. Le moins de bruit possible, c'était là notre seul salut. Je me satisfaisais de cet état de chose et rien ne serait venu troubler ce rituel sans que, tous deux, nous en eussions notre journée gâchée. Tout résidait dans ce silence, dans cette extraordinaire fatigue qu'aurait procurée chez nous le désenchantement d'un mot, d'un simple mot. Nos matins succédaient si souvent à d’interminables soirées prises à débattre de tout, à nous anéantir d’argumentations vaillamment défendues, au coup par coup, dans un combat sans égal. Le silence de l’aube n’était, dans ces conditions, pas superflu.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Littérature communauté : Parlons d'amour
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Samedi 9 février 2008
De chez elle, où nous passions malgré tout le plus clair de notre temps, nous profitions pleinement d’un petit jardin, très verdoyant, qui l’année de notre idylle nous fit voir les beaux jours dès le début du printemps. Ce petit hôtel particulier, au beau milieu des beaux quartiers parisiens, porte d’Auteuil, nous permettait les bruits d’amour, les silences de la peine, les silences du devoir accompli. Chaque fois, chaque jour, chaque nuit, que nos deux corps s’étaient entremêlés, nous avions le sentiment d’avoir sauvé le monde quelques instants – il est sur Paris des endroits, des temps d’amour encore inexpliqués que je ne trouve, jusqu’à ce jour, qu’au sein des grands chefs-d’œuvre de la littérature symboliste et surréaliste, c’est-à-dire dans les bas-fonds de je ne sais trop quoi de déchéance salvatrice par le mélange très étrange de la douleur, du rêve et de l’espoir.
 
 
 
Je dois remonter loin dans mon enfance pour comprendre ce qu'est chez moi le manque d'amour, pour comprendre que l'on en meurt aussi sûrement que d'un coup de lame. Car il faut s'être révolté contre la providence pour savoir que rien n'arrête un homme qui a peur, peur de vivre, peur d'être seul encore, peur de ne pas vivre un jour ce que chacun vit chaque jour, du moins le croit-il. Je te parle ici du bonheur.
Alors je me dis parfois que la mort, seule vie possible en nos contrées, ne viendra jamais : je suis immortel encore, me semble-t-il. Que faudra-t-il pour me faire oublier que je vis ? Que faudra-t-il donc que je fasse pour sortir de cette vie où tout échoue, où tout s'échoue ? Aimer encore. Aimer toujours. Une mère violente y trouve ainsi sa place au soleil de mon cœur.
Car nos âmes ne sont plus belles. Il faut les assoiffer encore de toutes choses et par le vide de cette absence les obliger à se remplir d'amour. C'est finalement l'absence d'amour qui appelle la passion d'amour. C'est bien le manque d'amour qui crée l'amour. Qui crée le besoin d'amour. L'amour existe donc.
Mais que faire quand ce manque d’amour se trouve enfin comblé par une rencontre ? Comment le vivre, si ce n’est dans la passion la plus absolue ? Comment ne pas devenir excessivement sensible à tout ce qui viendrait troubler le long silence, profondément mystique, qui naît de cette rencontre ? Il n’est d’autre solution que de rester oisif. En tout. Et d’atteindre ainsi sereinement ce fabuleux destin qui nous est offert, à tous. Il suffit de ne pas s’en laisser conter par tous ces rabat-joie sans vergogne : oui, l’amour se perpétue sans cesse. Irrémédiablement.
 
                                                                           Je t’aime, Raphaël
par Lionel DEGOUY publié dans : Littérature communauté : Parlons d'amour
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Lundi 4 février 2008
Pour me loger, Danièle avait convaincu sa vieille propriétaire de me louer la chambre du dessus, à l’étage : ainsi j’étais séparé d’elle par quelques marches tout au plus.
C’est ainsi qu’aux bruyantes fissures du bois je remis l’âme.
Je l’ai bien découverte un jour de rêve, cette anachronique situation. Car nous faisions dans le même temps renaître la belle littérature des billets doux, des violences contrôlées : nous nous glissions régulièrement de petits mots, pour nous dire notre amour sans jamais nous renier, et sans jamais renier le moindre de nos actes. C’est toute la stratégie de la distance très mesurée qu’il reste à conquérir et conquérir encore. Je voue depuis un incommensurable culte aux planchers de bois grinçants, représentation merveilleuse de ces marches que les jours de gros temps nous utilisions pour nous protéger l’un de l’autre. Cette petite chambre blanche futpour longtemps mon paradis.
 
 
             De chez elle, où nous passions malgré tout le plus clair de notre temps, nous profitions pleinement d’un petit jardin, très verdoyant, qui l’année de notre idylle nous fit voir les beaux jours dès le début du printemps. Ce petit hôtel particulier, au beau milieu des beaux quartiers parisiens, porte d’Auteuil, nous permettait les bruits d’amour, les silences de la peine, les silences du devoir accompli. Chaque fois, chaque jour, chaque nuit, que nos deux corps s’étaient entremêlés, nous avions le sentiment d’avoir sauvé le monde quelques instants – il est sur Paris des endroits, des temps d’amour encore inexpliqués que je ne trouve, jusqu’à ce jour, qu’au sein des grands chefs-d’œuvre de la littérature symboliste et surréaliste, c’est-à-dire dans les bas-fonds de je ne sais trop quoi de déchéance salvatrice par le mélange très étrange de la douleur, du rêve et de l’espoir.
par Lionel DEGOUY publié dans : Littérature communauté : Parlons d'amour
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Samedi 2 février 2008
Alors que torturés tous deux par notre incapacité à percevoir l’infinie modestie des grandes choses, et alors que tous nos efforts ne suffisaient pas à nous la faire discerner clairement, nous ne nous lassions pas de lire, de nous intéresser à tout, à rien, de rechercher dans un au-delà le moyen de nous échapper définitivement de ce monde pour aller vers un rêve plus grand encore : le nôtre. Nous ne voyions plus de salut que dans ce rêve qu'est l'amour. C’est, sans nul doute, cette simplicité-là seulement qui était la nôtre. Cette folie-là aussi. C'était ce qui nous permettait de n'être pas déjà évaporés dans nos fantasmes les plus patents : mourir ensemble, se tuer d’amour, crever dans l’herbe grasse de nos désirs indescriptibles.
Chaque chose prenait alors de l'importance : une fleur, un arbre, un papillon. Jamais le bruit des voitures, de la pollution, de la connerie : nous demeurions fermes dans notre écologie. Le bonheur même ne venait plus que du silence des autres ; nous ne pouvions plus rien entendre que nous-mêmes. C'est là, je crois, qu'a commencé notre véritable folie : dans un autisme clair et volontaire face aux offensives sans cesse renouvelées du monde extérieur, qu’il nous fallait pourtant bien affronter.
Nous avions peur. Nous nous le cachions bien. C'était notre secret. Jamais peut-être ce sujet ne fut abordé de front. C'était comme une révélation faite à chacun de nous, de son côté, ce que nous ne devions pas partager, sous peine de sacrilège, sous peine de voir partir le charme discret de nos sensations. La peur naît du silence que l'on bafoue, que l'on détruit. Plus rien ne peut, quand il arrive, détruire le royaume du silence qui unit deux êtres.
L'amour profond est là qui veille.
Dieu n'est pas loin, la folie guette.


Extrait de "Danièle", nouvelle de Lionel DEGOUY.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Littérature communauté : Parlons d'amour
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