Samedi 22 mars 2008

Olivier Abel est membre du comité consultatif national d'éthique

Alors que bien des pays émergents se lancent avec frénésie dans les bienfaits de la production-consommation, dans nos sociétés on n'y croit plus trop. Elles sont apparemment fondées sur le désir de consommer et le besoin de travailler, mais tout se passe comme si, discrètement, leur centre de gravité était en train de se déplacer. Le cœur n'y est plus, le moteur ne cesse de caler. Comme si notre imaginaire était en train de changer, ébranlant les présuppositions admises quant à ce qu'est une vie réussie. Ce léger déplacement dans nos images de la vie bonne, qui de proche en proche est en train de tout bouleverser, touche l'ensemble de la vieille Europe. Dans l'histoire, l'Europe n'a déjà que trop gagné, c'est pourquoi elle peut décliner, se dépenser, se dévouer à autre chose. Et si elle était en train d'inventer autre chose, de plus précieux pour le monde, de plus désirable ? L'Europe a connu la victoire, la richesse, la gloire, et se cherche un autre moteur. Et si elle s'apprêtait à proposer un modèle de société plus réellement alternatif aux modèles existants ailleurs dans le monde, qui ne serait pas fondé sur les redistributions d'une croissance dont elle sait d'expérience qu'elle n'est pas infinie ?
On me dira que c'est là un discours défaitiste qui se résigne au chômage massif, un luxe de nanti, ou une utopie romantique qui risque de désarmer la France dans une compétition mondiale où la moindre hésitation nous fait perdre des marchés. Mais dans mon propos il y a d'abord un constat ténu mais entêté, comme si on tendait l'oreille pour écouter ce qui est déjà là. Au fond les pays avancés croient de moins en moins au Développement, même quand il se dit le moins inhumain possible pour les plus démunis, et le plus durable possible pour les équilibres écologiques. Il ne s'agit pas d'interdire aux puissance montantes comme la Chine ou l'Inde de goûter aux fruits de la croissance, mais de ne pas nous laisser leurrer par le faux espoir que la seule compétition des capitalismes peut écarter la guerre à mort pour les dernières ressources planétaires et apporter des solutions aux catastrophes naturelles qui viennent. Mon propos n'a rien de défaitiste et n'annonce pas la fin du monde. Ce n'est qu'un éboulement, mais il est profond, et il est temps d'en mesurer l'ampleur.
Car de quel déclin parlons-nous ? Au cœur de nos civilisations se tient un noyau éthique qui oriente leur vouloir vivre global, leur style de vie et leurs approbations. C'est ce programme quasi-métaphysique qui donne le rythme propre à chaque civilisation. Certes les civilisations se déploient en augmentant les échanges, l'intervalle entre ce qu'elles prennent et ce qu'elles donnent, entre ce qu'elles reçoivent et ce qu'elles en font. Mais elles ne peuvent pas augmenter indéfiniment et sur tous les tableaux. Leur déclin n'est pas la mort, c'est ce par quoi elles passent ou non à la postérité. Des civilisations se sont fondues dans d'autres, parce qu'elles se sont retirées de la course aux plus forts, et c'est à ce moment là souvent qu'elles ont acquis leur véritable « autorité », qu'elles ont été les plus inventives, les plus créatrices. Comme Ricœur l'écrivait en 1951, « une civilisation n'avance pas en bloc ou ne stagne pas à tous égards. Il y a en elle plusieurs lignes (...) La vague ne monte pas au même moment sur toutes les plages de la vie d'un peuple ». Il est temps de nous retirer de certaines compétitions ruineuses pour investir vers des activités plus réellement infinies que la pure croissance économique, et de remettre au cœur de notre programme de civilisation le désir d'augmenter la densité des formes de vie possibles, la cohabitation intense des sciences et des arts. Il est temps de partager autrement la fugacité du bonheur, et la possibilité donnée à chacun de montrer qui il est avant de s'effacer de lui-même devant les suivants. Mais pour cela encore faut-il avoir la force de décliner tranquillement.

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Samedi 22 mars 2008

Quelque part en France, une amie, Cécile, a décidé hier, avant-hier, je ne sais plus, de se donner la mort. La beauté déchirée, cette innocence aux yeux pleinement ouverts devant l'horreur du temps et l'inutile douleur du monde, se voit taxée de folie. Rien que de folie qui, douce ou pas, impose l'internement. Impose l'observation. Pour que tout l'inconnu s'enfuit dans le connu. Mais pour que l'on oublie aussi, hélas, d'appeler un chat un chat. La science est là, c'est sûr. Ainsi, par exemple, bien trop souvent le désespoir est appelé « mélancolie » ou « dépression », et la révolte, nécessairement éparse en ces temps de grand désarroi, porte le nom de « délire aigu ». Trop encore croient que l'on construit dans la victoire; et seulement dans la victoire. Jamais dans l'abandon, jamais dans la défaite ou dans l'oubli. Inutile de se révolter, inutile de pleurer. Inutile de prier même. Voilà, c'est dit, le débat est clos. Force est pourtant de constater que nous avançons sans bien avoir le temps de nous observer nous-mêmes et que l'autre n'a plus fonction que de nous faire comprendre que l'on vit seul. Alors pourquoi ne pas s'en remettre, exceptionnellement, au simple bon sens et laisser l'évidence de certaines vies se déclarer par les pleurs ou la révolte ?
Le médecin psychiatre de Cécile déplore qu'elle n'ait pas, contre son avis, réintégrée à la suite d'une autorisation de sortie, le service psychiatrique dans lequel on avait cru bon de l'interner. Car, selon ce médecin, Cécile serait encore en vie. On peut déplorer qu'il soit si facile aux médecins de confondre cause et effet : Cécile avait peur. Elle avait peur d'y retourner, dans ce service, tout simplement. Par les médicaments qu'on lui donnait elle avait perdu la possibilité d'avoir des enfants ; par ces médicaments, ou d'autres, elle avait perdu le droit de faire l'amour, aussi. Ces mêmes médicaments avec lesquels elle s'est donnée la mort. De plus, l'enfermement, non voulu d'elle, et vécu chaque fois si difficilement, était perçu comme une menace par ses fonctions vitales, par sa capacité à imaginer l'avenir autrement que sous la dépendance totale des médecins. Tout cela devait cesser. Selon elle.
Quand, donc, la psychiatrie comprendra-t-elle qu'elle ne peut rien résoudre, dans ces conditions et avec ces méthodes, du drame existentiel qui la dépasse comme il nous dépasse tous, et qui crée ses angoisses ? Sa raison de vivre n'est pas son savoir mais sa détresse, son ignorance. Il est parfois regrettable qu'elle ne le sache pas. On ne laisse pas souvent passer la légèreté en psychiatrie, et l'Homme n'est Homme qu'en ce qu'il est adulte et volontaire. Que l'on permette un jour qu'il soit possible de n'être rien. Cela comme une alternative à la contrainte, comme un sauvetage aussi. La durée certaine du chemin à parcourir dans cette direction permet d'être tranquille sur la valeur de cette observation. Et en dépit du désarroi qu'à sans nul doute dû provoquer, au sein du service, la disparition de Cécile, on voit tout le danger qu'il y eu dans l'obstination de ses médecins à n'écouter qu'eux-mêmes. Car à la valeur soi disant irréductible qu'ils accordent à la vie, persuadés qu'ils sont d'aimer comme il faut, ils soustraient à celle-ci ce qui en est, pour beaucoup, le sens ultime : le bonheur à tout prix, malgré tout. Et le désir aussi. Il faut donc réaffirmer le droit à tous de librement parler de sa douleur, au moment de sa douleur ; il faut réaffirmer le droit de s'effondrer, celui plus encore de pleurer, mais aussi de hurler. Et cela sans qu'il soit trop systématiquement proposé un placement en « observation », un « internement », appelé presque ironiquement « moment de repos ». Tant il est vrai que le repos viendrait, assurément, surtout du fait que la bêtise n'assassine plus crânement les gens.

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Mardi 18 mars 2008
Le dialogue et l’échange sont les valeurs suprêmes et irréductibles de la laïcité tout comme elles le sont de la démocratie. En aucun cas ces valeurs ne sauraient être l’apanage de telle ou telle des religions pratiquées sur notre territoire ou bien encore de toute forme d’athéisme ou d’agnosticisme. Elles sont, ces valeurs, indissociables d’une foi inconditionnelle en la tolérance et le respect de l’autre. Elles sont un humanisme. Elles sont un espace de liberté construit par les larmes et le sang de nos anciens. Ces valeurs de liberté totale de conscience ne peuvent être remises en cause par un ensemble restreint d’individus. Pourtant elles font l’objet d’attaques incessantes et leur remise en cause est encore le fait de belliqueux, ouvrants la porte à nombre de conflits, de batailles inutiles. Nous ne saurions tomber dans ces travers et nous laisser submerger par ceux qui voudraient les mettre à mal, les voir s’effondrer.
En 1905, devant la toute puissance de l’église catholique, les représentants des confessions protestantes et israélites, notamment soutenus par l’ensemble des forces humanistes, ont fait fléchir le pouvoir en place afin que chacun puisse être libre de penser ce que bon lui semblait et puisse exercer son propre culte ou démarche intellectuelle ou spirituelle. Cela ne coulait pas de source, loin s’en faut. Ce combat fût un combat de longue haleine, dont l’origine remonte à la nuit des temps : longtemps la liberté de conscience ne fût qu’un doux rêve, quand elle n’était pas le fait de guerres sanglantes. Dans les années vingt, nombres de penseurs, d’écrivains, de poètes ont sué leurs lignes et phrases pour préserver les acquis, en créer d’autres et pour élaborer les fondations de notre contemporanéité. Depuis ces années-là nous pouvons constater que leurs efforts furent prolongés par d’autres penseurs, d’autres poètes, mais aussi d’autres militants. Des militants de chaque jour, des militants du dialogue et du maintien des acquis. Contre toute remise en cause des libertés chèrement acquises. Aujourd’hui, je peux me rendre à la messe, au culte protestant, dans une synagogue, une mosquée ou bien encore une loge maçonnique. Je peux aussi ne croire en rien et ne vouloir d’aucunes de ses démarches spirituelles ou humanistes. Il ne faudrait pas sous estimer le fabuleux don qui nous fût fait par ceux qui ont combattu pour que nous nous levions chaque matin sans le poids d’une croix, d’une équerre ou d’un voile. Mais aussi la liberté de voir en cette croix, cette équerre ou même ce voile, une forme de liberté possible. Nous touchons là peut-être aux limites de notre conception de la liberté. Voilà pourquoi le dialogue seul, long, mesuré et pesé peut nous sortir de l’ornière communautariste et rétrograde. Nous sommes tous concerné par ce piège tant nous y plongeons souvent, sans bien vraiment en être conscients : tel est athée qui ne manque pas de s’effondrer devant la majesté d’une cathédrale ou la finesse des mosaïques et du jardin de telle ou telle mosquée, tel autre, agnostique, s’émerveiller face à l’étrange transcendance de l’amour, tel positiviste constater l’irréel des objets qui l’entourent.
Bien sûr l’athée peut apprécier le beau, l’agnostique sans nul doute être amoureux, et le positiviste rêver ce qui l’entoure : c’est que le beau, l’amour et l’ineffable création nous sont offerts, à tous, et ce dans la plus belle des gratuités. Pour le dialogue et l’échange, nous sommes partout certains de trouver l’amour plus que la haine, la fraternité plus que la guerre, la beauté plus que l’horreur. Dés lors que nous le voulons bien.
Car il y a toujours cette fille qui passe dans la rue, ce soleil, ces gosses qui hurlent à la vie, ces ballons qui volent. Et si le bonheur était tout près de nous ?
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Vendredi 14 mars 2008
         Olivier Abel est membre du comité consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.


        Ce qui se passe en ce moment au Kosovo doit nous faire réfléchir à la tension qui travaille toutes nos sociétés entre l’acceptation pluraliste de cohabiter dans des villes cosmopolite, et le regain de purification néo-nationaliste. Et de penser à l’Europe que nous voulons. J’avais par exemple entendu dire à un grand politique européen que les pays européens partagent le postulat que l’on en peut pas se résigner à la pauvreté, et que c’est un trait de culture que l’on ne retrouve pas ailleurs si fortement, ni en Amérique, ni en Russie, ni dans le monde arabe, etc. A l’inverse, l’Europe devrait maintenant faire valoir fortement que la pauvreté n’est pas le plus grand des malheurs — c’est le cinéaste Pasolini qui observait les dégâts dus à cette idée.
 
        Mais revenons à notre sujet. Derrière la question du Kossovo nous retrouvons nos nouvelles guerres de religion, nos nouvelles guerres civiles. Déjà l’Europe a du renoncer à ce mythe double que si nous avions tous le même Dieu nous serions enfin réconciliés, ou (mais c’est au fond la même idée) que si enfin nous étions complètement débarrassés des Dieux nous serions réconciliés. Ce que cette illusion comporte de plus puéril, c'est de croire à la possibilité de débarrasser le politique de toute conflictualité, de tout désaccord, de toute contradiction. Nous croyons toujours que les guerres se passent bien loin de nous, à l’extérieur. Mais les guerres de religions fondatrices de l’Europe moderne, peuvent se rouvrir, et il nous faut être très prudent. Je ne parle pas seulement de la stupéfiante inconscience des décalages des gouffres de mémoire sur lesquels l’Europe (construite comme un mécano par des constructeurs, des ingénieurs) tente de s’installer. Mais du fait que nous sommes en temps de mue, de changement de régimes, et c’est bien le moment de tous les périls.
 
Car le péril réside dans le fait que nous sommes, que nous le voulions ou non, en train de passer du régime de l’Etat-Nation à un régime que nous ne savons pas nommer, que nous pouvons provisoirement nommer post-national, et qui doit être à la fois à la hauteur de la puissance des processus « techniques » de mondialisation, et de la complexité des processus « ethniques » de balkanisation. Or le passage aujourd’hui de l’État-nation à ce qui est en train de préparer, est lié à l’âge de la mondialisation des échanges, mais aussi à l’âge où face à cette mondialisation les communautés et les personnes se replient sur ce qu’elles ont d’inéchangeable, langue, religion, bonheur ou malheur immémorial, mais qui ne puisse être entièrement converti à l’espace marchand. Il faut donc à la fois respecter les attachements à des territoires et des cultures, et introduire un sens de l’urbanité et de la solidarité planétaire. C’est la quadrature du cercle, mais c’est de la survie de notre monde qu’il s’agit et nous sommes condamnés à inventer collectivement une solution acceptable.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Vendredi 7 mars 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.

          Dans l’enthousiasme de 1989 et de la chute du mur est-ouest, souvenez-vous, nombreux sont ceux qui voyaient déjà l’abolition des frontières dans le triomphe de la liberté ! Et après tout, vu d’ici, ce discours peut encore pavoiser : n’importe quel occidental moyennement fortuné peut aller n’importe où dans le monde, sans trop de limites. Mais dans le même temps, vues d’ailleurs, nos démocraties développées semblent des forteresses de plus en plus inaccessibles. Le mythe libéral du dépérissement des frontières semble n’être plus qu’un paravent pour les nouvelles frontières qui se durcissent, plus terribles que jadis. Que se passe-t-il ?
C’est d’abord toute l’histoire de l’idée de « frontière » qu’il faudrait reprendre. La Révolution française avait fait de la frontière territoriale linéaire un modèle d’une grande simplicité, qu’elle a exporté avec succès. Les forces de séparation étant plus actives que celles d’unification, la logique de la frontière nationale tend vers une balkanisation de la planète, et risque de couler tous les conflits dans ce modèle nationaliste. Mais un autre modèle, disons plus « océanique » et plus libéral, au nom d’une appartenance plus radicale, d’un rapport à Dieu seul sans intermédiaires, de la liberté des idées ou du marché, a grandi en contrepoint de cet Etat-Nation exclusif d’un territoire. Ici, les frontières sont perçues comme des résidus arbitraires d’un âge féodal, et les communautés closes sur leur territoire doivent faire place à des libres-réseaux. C’est l’âge de l’internet et des nouvelles mafia.
Ce qui a fait la force de ce second modèle, récemment, c’est qu’après Hiroshima et le 11 septembre, il n’y a plus de distinction entre le front et l’arrière : le paysage de la guerre bascule, puisque tout point peut devenir le front extrême. Nos démocraties, même quand elles s’imaginent leurs guerres comme de simples opérations de police pour le bien général, savent bien que virtuellement rien n’échappe à la guerre. Pourquoi donc cette réapparition de nouveaux murs ? Comme si les forces de l’échange, du décloisonnement, et celles qui interposent des cloisons, des protections contre les échanges, étaient concomitantes. Et comme s’il y avait deux sortes de guerres : pour abattre les frontières et faire passer les gens, les choses et les idées ; ou à l’inverse pour établir des frontières, empêcher de passer, et refaire des différences.
Le second point qu’il nous faut comprendre et sentir, contre l’image gentillette de nos sociétés riches et humanitaires, c’est combien nos démocraties sont dures, et impitoyables : elles sont armées et capables de guerres ravageuses, ne serait-ce que pour leur ravitaillement — et les motifs de ces guerres d’approvisionnement, en pétrole ou autre, pourraient apparaître de plus en plus brutalement au grand jour dans les décennies qui viennent. Là aussi l’histoire marque une sorte d’inversion, qui n’est peut-être pas sans lien avec l’histoire de la frontière. Les sociétés anti-totalitaires de l’occident démocratique se sont constituées pour détruire les systèmes totalitaires, dont Hannah Arendt a montré la structure en oignon : pour l’extérieur chaque enveloppe est relativement douce et attractive, mais la face intérieure est dure et impitoyable. Ainsi les corporations, le parti, et les différents cercles des élites et des polices ont à chaque fois une façade pour l’extérieur et une face interne, jusqu’au vide central où se tient le chef.
On se demande si nos démocraties développées, sans s’en apercevoir, n’ont pas adopté la structure inverse. Les faces intérieures de notre oignon sont douces, enveloppantes et démocratiques, et laissent librement passer tout ce qui vient du centre ; mais les faces extérieures sont dures et ne laissent passer que ce qui nous est utile. Vu d’ici en effet et pour les citoyens des démocraties centrales, le monde est ouvert. Mais vu d’ailleurs les murs sont de plus en plus hauts et inaccessibles. Nous bénéficions ainsi à la fois des grandes libertés océaniques du libre échange et des grandes protections des lignes successives de fortifications qui empêchent notre invasion. Nos douces sociétés peuvent être dures, et contrairement à l’image répandue, nous sommes prêts à tout pour défendre nos libertés de choix — ce que nos dirigeants appellent sans ambages notre « mode de vie ».
Mais il y a plus grave, c’est que nous sous-traitons notre propre dureté et nos frontières. Celles-ci ne sont plus des lignes mais des bandes, des bourrelets plutôt, des zones tampons. Et plus généralement nos sociétés riches, libres et démocratiques, s’entourent d’Etats moins démocratiques lui servant de ceinture de sécurité par rapport au reste du monde, pour empêcher les flux migratoires massifs, réprimer les troubles, etc. Nous avons ainsi besoin, à la périphérie, d’une ceinture d’Etats comme la Turquie, le Maroc, mais peut-être aussi Israël et tant d’autres de plus en plus de part le monde, qui doivent rester simultanément dedans et dehors, avec des régimes à la fois démocratiques et policiers, ou bien économiquement libéraux mais politiquement autoritaires. Au delà du cynisme de notre façon de les instrumentaliser, c’est de ces pays frontières que viendront les menaces de demain, car le jour où ils se retourneront contre nous, la fracture sera terrible.
Je ne voudrais pas pour autant jeter l’opprobre sur nos démocraties, mais seulement les réveiller à leur vocation. L’Europe, cahin-caha, est en train de bricoler une sortie du nationalisme par l’institution de compromis qui tissent entre les Etats une densité d’obligations mutuelles telle qu’ils inventent une sorte de frontière interne — avec des généalogies, des alliances, des appartenances et des attachements multiples, qui fera la solidité de l’ensemble. Ce profond pluralisme, non seulement culturel mais politique et peut-être un jour économique, autour de principes communs qui empêcheront les sphères de pouvoir (non seulement exécutif ou judiciaire, mais médiatique ou économique) de tomber entièrement sous la coupe les unes des autres, indique à quel point nos démocraties doivent modestement se remettre au travail. En cherchant à exprimer les différends et le conflits les plus profonds, elle peuvent réinventer de nouvelles formes du lien social.
L’humanité ne peut vivre sans frontières, sans différence entre un ici et un ailleurs, entre un dedans et un dehors. Mais elle ne peut vivre sans échanges. C’est de ce rééquilibrage délicat que nous avons besoin.
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Le Monde Spirituel
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Samedi 1 mars 2008

          Quelque part en France, une amie, Cécile, a décidé hier, avant-hier, je ne sais plus, de se donner la mort. La beauté déchirée, cette innocence aux yeux pleinement ouverts devant l'horreur du temps et l'inutile douleur du monde, se voit taxée de folie. Rien que de folie qui, douce ou pas, impose l'internement. Impose l'observation. Pour que tout l'inconnu s'enfuit dans le connu. Mais pour que l'on oublie aussi, hélas, d'appeler un chat un chat. La science est là, c'est sûr. Ainsi, par exemple, bien trop souvent le désespoir est appelé « mélancolie » ou « dépression », et la révolte, nécessairement éparse en ces temps de grand désarroi, porte le nom de « délire aigu ». Trop encore croient que l'on construit dans la victoire; et seulement dans la victoire. Jamais dans l'abandon, jamais dans la défaite ou dans l'oubli. Inutile de se révolter, inutile de pleurer. Inutile de prier même. Voilà, c'est dit, le débat est clos. Force est pourtant de constater que nous avançons sans bien avoir le temps de nous observer nous-mêmes et que l'autre n'a plus fonction que de nous faire comprendre que l'on vit seul. Alors pourquoi ne pas s'en remettre, exceptionnellement, au simple bon sens et laisser l'évidence de certaines vies se déclarer par les pleurs ou la révolte ?
          Le médecin psychiatre de Cécile déplore qu'elle n'ait pas, contre son avis, réintégrée à la suite d'une autorisation de sortie, le service psychiatrique dans lequel on avait cru bon de l'interner. Car, selon ce médecin, Cécile serait encore en vie. On peut déplorer qu'il soit si facile aux médecins de confondre cause et effet : Cécile avait peur. Elle avait peur d'y retourner, dans ce service, tout simplement. Par les médicaments qu'on lui donnait elle avait perdu la possibilité d'avoir des enfants ; par ces médicaments, ou d'autres, elle avait perdu le droit de faire l'amour, aussi. Ces mêmes médicaments avec lesquels elle s'est donnée la mort. De plus, l'enfermement, non voulu d'elle, et vécu chaque fois si difficilement, était perçu comme une menace par ses fonctions vitales, par sa capacité à imaginer l'avenir autrement que sous la dépendance totale des médecins. Tout cela devait cesser. Selon elle.
          Quand, donc, la psychiatrie comprendra-t-elle qu'elle ne peut rien résoudre, dans ces conditions et avec ces méthodes, du drame existentiel qui la dépasse comme il nous dépasse tous, et qui crée ses angoisses ? Sa raison de vivre n'est pas son savoir mais sa détresse, son ignorance. Il est parfois regrettable qu'elle ne le sache pas. On ne laisse pas souvent passer la légèreté en psychiatrie, et l'Homme n'est Homme qu'en ce qu'il est adulte et volontaire. Que l'on permette un jour qu'il soit possible de n'être rien. Cela comme une alternative à la contrainte, comme un sauvetage aussi. La durée certaine du chemin à parcourir dans cette direction permet d'être tranquille sur la valeur de cette observation. Et en dépit du désarroi qu'à sans nul doute dû provoquer, au sein du service, la disparition de Cécile, on voit tout le danger qu'il y eu dans l'obstination de ses médecins à n'écouter qu'eux-mêmes. Car à la valeur soi disant irréductible qu'ils accordent à la vie, persuadés qu'ils sont d'aimer comme il faut, ils soustraient à celle-ci ce qui en est, pour beaucoup, le sens ultime : le bonheur à tout prix, malgré tout. Et le désir aussi. Il faut donc réaffirmer le droit à tous de librement parler de sa douleur, au moment de sa douleur ; il faut réaffirmer le droit de s'effondrer, celui plus encore de pleurer, mais aussi de hurler. Et cela sans qu'il soit trop systématiquement proposé un placement en « observation », un « internement », appelé presque ironiquement « moment de repos ». Tant il est vrai que le repos viendrait, assurément, surtout du fait que la bêtise n'assassine plus crânement les gens.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Parlons d'amour
ajouter un commentaire commentaires (2)    créer un trackback recommander
Vendredi 29 février 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.



La société française, probablement assez représentative de l’ensemble des sociétés européennes,  semble apeurée, frileuse, et demande plus de sécurité. Et c’est bien le « génie » (bon ou mauvais) de l’actuelle politique que de tout miser sur cet axe, et de rappeler qu’il n’y a pas de liberté, d’égalité, de fraternité, de prospérité, sans d’abord la sécurité. C’est ici qu’apparaît une première perplexité, et on aimerait que cet ordre de priorité ne soit pas placé hors de la discussion politique. Car il peut arriver dans l’histoire que la liberté, ou la solidarité, passe avant la sécurité. C’est une question d’époque. Mais pourquoi notre temps justement est-il à ce point hanté par l’insécurité ? Mon but dans les lignes qui suivent ne sera pas tant d’apporter de l’eau au moulin de l’actuelle politique, ou de la critiquer, que de tenter de comprendre ce qui nous arrive, et qui est plus profond que nous ne croyons souvent.
Aux débuts des temps modernes, Hobbes pensait que la sécurité était le pilier central de l’État. N’est-elle pas en effet le profond ressort de la « servitude volontaire » dont parlait peu avant La Boétie ? N’a-t-il pas toujours fallu à l’État, et à nos cités sécurisées, la peur d’un ennemi dont nos démocraties préventives plus que jamais nous protégeraient ? C’est que la modernité a été jusqu’au bout de son ressort, et même nos villes ont changé de visage. Jadis nous y cherchions la liberté anonyme et la confiance aux liens les plus détachés. Aujourd’hui c’est la sécurité et la confiance des liens de proximité que nous recherchons. Cela suppose une certaine clôture, et nous sommes au temps des « gated communities », des municipalités et des quartiers qui referment leur sentiment d’appartenance sur la convexité intérieure des liens préférentiels et des affinités choisies.
Nous avons le même retournement dans la forme de nos guerres mondialisées. Naguère nous étions les puissances agressivement sûres d’apporter la liberté et le progrès. Aujourd’hui (et pour nous depuis déjà la première guerre mondiale) nous ne cherchons plus qu’à maintenir un « statu quo » face à tous ceux qui, « perdus pour perdus », ne voient plus de salut que dans la transformation du monde par la force, que cette force soit celle de la technique qui transgresse notre condition, ou celle de la galvanisation psychique qui nous rend insensible à la douleur (Hobbes lui-même ne montrait-il pas que le plus faible peut toujours infliger au plus fort, juché très haut sur son fragile système technologique, des nuisances insupportables ?) C’est donc ici mon hypothèse, que la course à la sécurité technique introduit de nouveaux risques d’accidents, plus menaçants, mais nous fait croire qu’il y aura toujours une nouvelle solution, plus puissante encore. Elle nous déshabitue à vivre avec les problèmes : or les grandes questions de la vie en commun sont insolubles, il faut juste « vivre avec ». Comme le remarquait merveilleusement le philosophe américain du début du 19ème siècle, Emerson : « chaque précaution contre tel ou tel mal nous met sous l’emprise de ce mal » !
Mais je voudrais élargir encore le regard, car je pense que ce besoin de sécurité, qui peut certes être augmenté et manipulé, désigne aussi un très légitime sentiment de fragilité, qui n’est pas seulement celle de notre civilisation, mais tout simplement le sentiment de la fugacité de la vie, et du caractère éphémère des oeuvres humaines. C¹est ce peu de durabilité qui nous chagrine, et la tentation de donner de solides réponses à ce sentiment ne fait que l¹augmenter ! Le principal lieu de notre perdurance, la filiation, le désir d’assurer la transmission, l’héritage, semble aujourd’hui tellement vulnérable. Qu’est ce qu’une société où la plupart n’ont à vrai dire rien à transmettre, ou bien ne parviennent pas à transmettre ce qu’ils estiment avoir de mieux ? Qu’est ce qu’une société où les successeurs ne veulent même plus hériter ? Qu’est-ce qu’une société qui n’assure pas un cadre plus durable que nos vies éphémères ? Pourquoi cette incertitude sur la durabilité des institutions, des habitudes, des bâtiments ? Dans le bref temps de nos existences nous avons vu les formes de nos villes, de nos paysages, de nos habitats, de nos objets les plus usuels, changer plus vite que nous-mêmes. Notre nervosité n’est pas très étonnante. Il faudrait au moins assurer à chacun, obligé à tant de mobilité, quelque chose comme la sécurité de base d’un habitat inaliénable. Et renforcer le sentiment que le monde commun est un théâtre plus durable que nos existences fugitives, et que les enfants de nos enfants y trouveront leur place.
Au lieu d’assurer à chacun et à toute cette certitude de l’habitat, nous voyons chacun renforcer son habitacle. Comme avec cette mode des très grosses voitures, qui se promènent dans nos cités et par nos routes comme des tanks : ne faut-il pas assurer d’abord la sécurité de nos chères têtes blondes ? Et si la sécurité passait par le sentiment d’une vulnérabilité acceptée et le plus possible partagée et répartie ? Je n’aurai pas de mot assez cinglant contre cette morale qui conduit le monde sous l’injonction générale d¹un « après moi le déluge », car nous avons certainement moins besoin de sécurité que de courage, de capacité quotidienne à payer de notre personne. Mais le courage lui-même a aujourd’hui besoin d’être rassuré, de se sentir autorisé. Comme si il nous fallait trouver le rythme et l’équation entre ces deux temps indissociables et complémentaire, le temps de sortir de soi, et le temps de se défendre ; le temps d¹ouvrir,  de décloisonner,  d’échanger, de butiner, et le temps de s’immuniser, de cloisonner, de sauvegarder, de jardiner.  C’est le blocage sur l'une de ces postures qui engendre les monstruosités de l’autre.
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Rassemblement de gauche...
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Jeudi 28 février 2008
Olivier Abel est membre du Comité consultatif national d’éthique. il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.
L’Elysée a donc décidé de réformer le Comité consultatif national d’éthique et de nommer un nouveau président, en remplacement du professeur Didier Sicard, à sa tête depuis 1999. Et c’est sans un mot de consultation ni de gratitude pour le travail effectué, par la presse, que l’entourage de Nicolas Sarkozy a fait connaître ses intentions.
Je voudrais dire pourquoi j’estime que c’est une erreur politique. Je suis membre du Comité depuis plusieurs années, et je connais le professeur Didier Sicard, et je crois d’abord qu’il serait erroné de croire Sicard et le Comité isolés dans leur tour d’ivoire, sans prise sur les questions concrètes (comme il a été dit), et sans renommée.
Didier Sicard n’est pas seulement une sentinelle du protestantisme, mais un digne représentant de l’ensemble du monde chrétien, connu et soutenu par la majorité des catholiques. Quant au comité, qui fut le premier comité d’éthique au monde, il a un prestige international tel que Sicard avait pu obtenir justement début septembre une réunion internationale des comités pour voir comment coordonner leur action dans l’opinion publique mondiale.
Ce que Didier Sicard a développé et qui peut gêner des décideurs qui demandent des avis simple et faciles, c’est une culture de la réflexion et de la discussion qui élargit les questions posées pour y pointer les vrais débats de société, au lieu de les limiter à des réflexions techniciennes. Le résultat, c’est que ce Comité emmerde tout le monde par ces complications et devient un point d’appui pour la contestation.
Sur des thèmes comme la santé en prison, le dépistage précoce de la délinquance chez les enfants, ou les tests ADN, par exemple, les récents avis du CCNE ont en effet pu être critiques à l’égard de la politique gouvernementale. Et ce n’est pas fini, puisque nous travaillons actuellement, entre autres, à un rapport sur « prison et psychiatrie » dans le contexte de la rétention de sûreté.
Mais la véritable erreur politique est encore ailleurs à mon avis. Pour comprendre le fond du problème il faut d’abord rappeler que nous n’avons pas autorité pour faire la loi, que nous sommes seulement consultatifs, mais que nous sommes là pour poser des questions et faire vivre le débat. Nous ne sommes pas là pour répondre aux questions, mais pour chercher à formuler les questions profondes. Et ce que les conseillers de Sarkozy semblent avoir du mal à comprendre c'est combien l'absence de contradiction démocratique interne aux institutions, l' "unanimisation" de l'opinion publique, fait le lit des retournements de l'opinion versatile que nous voyons aujourd'hui.
Ne nous y trompons pas : le gouvernement ne nous reproche pas notre manque de pouvoir au contraire, il nous reproche de ne pas être assez une instance de pouvoir, une agence d’aide à la prise de décision. Le gouvernement ne sait pas quoi faire de notre autorité. Dans la Rome antique, le Sénat n’avait aucun pouvoir, mais il avait l’autorité d’approuver ou de ne pas approuver le pouvoir consulaire. Ce dernier pouvait passer outre les recommandations du Sénat, mais un pouvoir sans autorité est faible.
L’erreur politique serait de vouloir supprimer toutes les instances qui, à côté du pouvoir gouvernemental, l’autorisent — et qui n’ont cette autorité que parce que parfois, elles n’apportent pas leur approbation.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Rassemblement de gauche...
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Mercredi 27 février 2008

Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.



               La société française semble apeurée, frileuse, et demande plus de sécurité. Il lui échappe peut-être que nous sommes dans un monde très dangereux, et que nous avons aujourd’hui moins besoin de sécurité que de courage, de capacité quotidienne à payer de notre personne. Je sais que j¹en parle à mon aise, et qu'il existe des quartiers difficiles, j'y ai passé moi même mon adolescence, il est vrai en des temps plus cléments. Mais il y a un électorat « rurbain », tranquillement installé dans les pantoufles de ses lotissements protégés, et qui crie au loup : je pense inutile de chercher à le sécuriser davantage.  Gageons d¹ailleurs que si nous envisagions avec plus de courage l¹avenir de nos enfants et celui du monde, nous n¹aurions pas si peur des effets de notre « après moi le déluge » général.
               Il y a pire : la société française est profondément chauvine, repliée sur elle-même, hérissée de petits conservatismes, attachée à son statu quo. Le slogan frontiste « la France, aimez la ou quittez la », dévoile involontairement le fond du problème : la France n¹est plus attractive, les expatriés du monde entier préfèrent aller en Allemagne, en Angleterre, ou aux USA. Si notre pays avait été capable d¹accueillir les artistes algériens qui cherchaient refuge, ou d¹attirer bientôt les intellectuels israéliens en exil, quel signe de vitalité ce serait ! L¹apparente question « il y a trop d¹immigrés » n'est que le masque de ressentiment de la question « plus personne ne nous aime, et ceux qui viennent chez nous ne le choisissent pas, ils le font juste de façon utilitaire ». Gageons que si les immigrés optaient pour la France avec enthousiasme, ils y seraient mieux accueillis. Mais comment voulez-vous qu¹ils « nous » aiment si nous ne nous aimons pas nous-mêmes, si nous n¹avons pas le début du commencement d¹un brin de confiance en nous ?
               C'est cela que je crains : que les nationalismes qui s'affichent çà et là n'apparaissent que comme des fanatismes, des rictus de confiance en soi, au moment où justement on n'y croit plus et pour pallier à cela. Je ne sais pas bien ce que nous préparons ainsi, mais je sais que la guerre est souvent au détour des chemins de l¹histoire, comme la seule issue parce qu¹on s¹est interdit tout le reste, et que la guerre n'a pas besoin d'ennemis pour organiser sa grande migration dans le néant. Tout ce que nous faisons ressemble à une préparation à la guerre. C¹est pourquoi je pense essentiel, tant qu¹il en est temps, de tenter de réinventer ensemble le politique, entendu comme la seule chose capable d¹entraver la guerre, de formuler les vrais conflits, d¹installer des compromis durables.
               Et pour cela, il y a un mot dont je me méfie comme de la peste, et qui doit au moins être pris avec de très grandes précautions : c'est celui de « résistance ». L'abus de ce terme le dévalorise, comme si nous étions toujours dans des situations d'exception où il fallait des actes et des caractères d'exception pour nous en tirer. Dans la bouche de tous ceux qui, bras croisés, dans la posture du spectateur, se contentent de dénoncer les insuffisances de la politique ordinaire et ne lèvent jamais le petit doigt pour soutenir la vie ordinaire des institutions civiles, je trouve cela du faux monnayage, de l'usurpation.
              Ce « politisme » est à la politique ce que le moralisme est à la morale, la morale de ceux qui prétendent ne pas faire de morale et se considèrent hors discussion. Ce fut longtemps le discours dit « politicien » de nos très carriéristes gestionnaires de la chose publique. Mais aujourd'hui, voter de façon protestataire et ensuite ne jamais se sentir quotidiennement concerné, politiquement impliqué par les résultats de son choix, manger en toute bonne conscience à tous les râteliers, tel est le carrefour géométrique de l'apolitisme, du consumérisme de gauche comme de droite qui bat aux portes de notre histoire, comme une nouvelle barbarie.

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Mardi 26 février 2008

         Il est certain que tout s’en va. Bien loin de nous. Jusqu’à l’amour, que l’on voudrait nous faire passer pour nécessairement, oui, nécessairement, précaire – il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter Madame Parisot, Présidente du Medef : « l’amour est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas aussi ? » Sans rire, nous avons donc à rappeler que l’amour n’est pas une marchandise et le travail une marchandise bien différente des autres marchandises.

            Il est clair que, dans ces conditions, promettre c’est mourir. Rêver, c’est être atteint de folie douce. Pourtant, rêver ne serait, en ces temps, pas mal venu. On peut même considérer que rien de véritablement sérieux ne pourra désormais se faire sans promesse directement issue de nos rêves. Mais de quoi rêvons-nous alors même que l’on veut à ce point faire appel à notre pragmatisme. Cet abominable pragmatisme.
            Ce dont nous rêvons, c’est de « tronc commun » d’études générales plus avancé – école obligatoire jusqu’à l’age de dix-huit ans. Ce dont nous rêvons c’est de retraite dès cinquante ans pour les maçons, les boulangers, les carreleurs et d’autres – de retraite à cinquante-cinq ans pour tous. Ce dont nous rêvons c’est de semaines de quatre jours ou de trente-deux heures. Ce dont nous rêvons c’est de huit semaines de congés payés. En clair, nous faisons de nos rêves les promesses de conditions de travail et de vie à la mesure des acquis de notre civilisation. Même si ce dont nous rêvons par-dessus tout, bien entendu, c’est d’amours éternels, de fleurs séchées au sein d’un livre souvent lu, souvent relu. Ce dont nous rêvons par-dessus tout c’est d’herbe grasse et de pommiers en fleurs. Cela pour reconstruire les bases d’une démocratie plus sûre d’elle. Plus belle, aussi.
            Pour maintenir tous nos espoirs, tel Camus, citons Pindare : « Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. »
 
 
            « On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique ? Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la Politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais. » C’est en ces termes que Jean-Jacques Rousseau s’exprimait dans le préambule du livre I du contrat social, en 1762. Le Politique, ici, se trouve à la bonne place ; à celle qui est la sienne : c'est-à-dire qu’il se situe partout où le rêve est possible.
            Alors il faut être rêveur pour véritablement penser ou repenser nos institutions ! Et le peuple est rêveur. C’est pourquoi, bien que par la force des choses il ait nécessairement les pieds sur terre, il ne faut pas se résigner à voir ce peuple ne jamais lever la tête et se mettre à rêver de jours meilleurs, d’amour de l’autre, d’espoirs réalisables.
            C’est le rêve seul qui pourra nous porter hors de nous-mêmes, au-delà de nous-mêmes. Dans le futur tout comme dans le présent. Le futur : de sombres perspectives en vérité, si nous n’y prenons garde ! Le présent : des dirigeants inaptes à regarder l’horizon, mais le bout de leurs chaussures. Des dirigeants inaptes aux rêves des autres, inaptes à nos rêves, inaptes même aux leurs. Inaptes à la salvatrice utopie, rendus malades qu’ils sont par ce sale mot de pragmatisme. Le pragmatisme : surtout ne rien brûler. Et surtout pas nos cœurs aux flammes de l’amour du prochain. Quand rêverons-nous d’amour si ce n’est en ces temps de décomposition, quand donc imaginera-t-on un autre monde possible pour chacun ? Un monde où les enfants ne disparaîtront plus sous les bombes ? Quand donc rêverons-nous enfin d’un monde meilleur, loin des calculs, de la bassesse de vue et de l’improbité intellectuelle ? Car, à la fin, ce sont des possibilités de rêves qu’on nous chaparde ! Et les bienfaits de l’utopie en tant que devenir possible.
 
 
            Or, il n’est nul besoin de s’observer longtemps pour constater que nous souffrons. Ici. Ici, nous souffrons. D’où peut bien nous venir cette angoisse ? Alors même que nous disposons à loisir – riches que nous sommes – de la mélancolie, des larmes de l’amour et d’un soleil qui chaque jour nous offre son déclin. Car la mélancolie, l’amour et le déclin sont pour nous des valeurs sûres tant elles sont aptes, ces valeurs, à nous sortir de l’angoisse, de la peur. Se sauver par les larmes. Par les larmes, oui. Se sauver dans la perte plus que dans l’orgueil ou la soi-disant victoire sur soi-même. En effet : « qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une seule coudée à la durée de sa vie ? » dit l’évangile selon Matthieu. Or, le pleur n’est plus inquiétude, le pleur n’est plus orgueil, le pleur n’est plus victoire mais perte salvatrice. Et c’est ainsi que nous nous trouvons au point où devient possible une véritable re-naissance. Re-naître. Voilà ce qui nous est nécessaire : ce soleil en déclin, annonciateur de renouveau. Oui, demain sera un autre jour.
 
 
            Voila bien un point sur lequel on ne peut revenir : s’il est une obligation, c’est celle de se battre sans discontinuer pour posséder la liberté d’imaginer pouvoir aimer sans fin, loin de l’idée que l’amour ou le bonheur n’ont qu’un temps.
            J’aurais cité Rousseau, Pindare, le Christ et c’est encore que je les citerai, c’est encore que j’en citerai d’autres. Les sujets ne manquent pas : l’utopie, le rêve, la foi en des lendemains radieux pour nos frères et nous-mêmes, l’incommensurable – j’ai bien dit l’incommensurable – douleur du monde. Il nous faut donc tout discuter, tout reconstruire, pour que demain devienne vraiment un autre jour : revenir à l’essentiel par la chaleur et l’innocence des larmes de notre enfance. Car, à la vérité, les cœurs de pierre n’existent pas. Puisqu’il y a l’amour que nous avons reçu du ciel et des jeunes filles en fleurs.
 
 
            Et si l’amour n’était pas précaire ?
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander

Publicité

Présentation

Syndication

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0

Rechercher

Derniers Commentaires

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Créer un Blog

 
hebergement mutualise sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus