Lundi 18 février 2008

Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie. 
          

            Alors que bien des pays émergents se lancent avec frénésie dans les bienfaits de la production-consommation, dans nos sociétés on n’y croit plus trop. Elles sont apparemment fondées sur le désir de consommer et le besoin de travailler, mais tout se passe comme si, discrètement, leur centre de gravité était en train de se déplacer. Le cœur n’y est plus, le moteur ne cesse de caler. Comme si notre imaginaire était en train de changer, ébranlant les présuppositions admises quant à ce qu’est une vie réussie. Ce léger déplacement dans nos images de la vie bonne, qui de proche en proche est en train de tout bouleverser, touche l’ensemble de la vieille Europe. Dans l’histoire, l’Europe n’a déjà que trop gagné, c’est pourquoi elle peut décliner, se dépenser, se dévouer à autre chose. Et si elle était en train d’inventer autre chose, de plus précieux pour le monde, de plus désirable ? L’Europe a connu la victoire, la richesse, la gloire, et se cherche un autre moteur. Et si elle s’apprêtait à proposer un modèle de société plus réellement alternatif aux modèles existants ailleurs dans le monde, qui ne serait pas fondé sur les redistributions d'une croissance dont elle sait d'expérience qu'elle n'est pas infinie ?

            On me dira que c’est là un discours défaitiste qui se résigne au chômage massif, un luxe de nanti, ou une utopie romantique qui risque de désarmer la France dans une compétition mondiale où la moindre hésitation nous fait perdre des marchés. Mais dans mon propos il y a d’abord un constat ténu mais entêté, comme si on tendait l’oreille pour écouter ce qui est déjà là. Au fond les pays avancés croient de moins en moins au Développement, même quand il se dit le moins inhumain possible pour les plus démunis, et le plus durable possible pour les équilibres écologiques. Il ne s’agit pas d’interdire aux puissance montantes comme la Chine ou l’Inde de goûter aux fruits de la croissance, mais de ne pas nous laisser leurrer par le faux espoir que la seule compétition des capitalismes peut écarter la guerre à mort pour les dernières ressources planétaires et apporter des solutions aux catastrophes naturelles qui viennent. Mon propos n’a rien de défaitiste et n’annonce pas la fin du monde. Ce n’est qu’un éboulement, mais il est profond, et il est temps d’en mesurer l’ampleur.
Car de quel déclin parlons-nous ? Au cœur de nos civilisations se tient un noyau éthique qui oriente leur vouloir vivre global, leur style de vie et leurs approbations. C’est ce programme quasi-métaphysique qui donne le rythme propre à chaque civilisation. Certes les civilisations se déploient en augmentant les échanges, l’intervalle entre ce qu’elles prennent et ce qu’elles donnent, entre ce qu’elles reçoivent et ce qu’elles en font. Mais elles ne peuvent pas augmenter indéfiniment et sur tous les tableaux. Leur déclin n’est pas la mort, c’est ce par quoi elles passent ou non à la postérité. Des civilisations se sont fondues dans d’autres, parce qu’elles se sont retirées de la course aux plus forts, et c’est à ce moment là souvent qu’elles ont acquis leur véritable « autorité », qu’elles ont été les plus inventives, les plus créatrices. Comme Ricœur l'écrivait en 1951, « une civilisation n'avance pas en bloc ou ne stagne pas à tous égards. Il y a en elle plusieurs lignes (...) La vague ne monte pas au même moment sur toutes les plages de la vie d'un peuple ». Il est temps de nous retirer de certaines compétitions ruineuses pour investir vers des activités plus réellement infinies que la pure croissance économique, et de remettre au cœur de notre programme de civilisation le désir d’augmenter la densité des formes de vie possibles, la cohabitation intense des sciences et des arts. Il est temps de partager autrement la fugacité du bonheur, et la possibilité donnée à chacun de montrer qui il est avant de s’effacer de lui-même devant les suivants. Mais pour cela encore faut-il avoir la force de décliner tranquillement.

par Lionel DEGOUY publié dans : Chronique politique et sociale communauté : Parlons d'amour
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Lundi 18 février 2008
On peut être ou ne pas être en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’union européenne. On peut aussi y être indifférent. Mais force est de constater que cette éventuelle entrée de la Turquie dans l’union soulève de nombreuses et très intéressantes questions, telles que celles-ci – la liste n’est en rien exhaustive : l’Europe a-t-elle vocation à devenir un « club chrétien » ? Qu’est-ce que la laïcité ? Qu’est-ce que l’occident ? L’orient ? L’islam ? Le christianisme ? Où voulons-nous situer nos frontières ? Où, d’ailleurs, la Turquie se situe-t-elle dans ce flot de questions, dans ce flot de frontières ? Où se glisse-t-elle dans l’idée encore à la mode de « choc des civilisations » ? On le voit, il ne sera pas possible de traiter ici l’ensemble des questions posées. Mais il faut bien commencer.
J’ai retrouvé un entretien que Alain Finkielkraut avait accordé au « Midi-libre », voici de cela deux ans : entre l’islam et l’occident il existe, et là je cite : « une guerre de principe ». D’où il découle nécessairement ce fameux « choc des civilisations ». Ici, pourtant, beaucoup ne voient que bien trop réellement les conséquences d'un choc des incultures. Ici beaucoup ne voient que ce qu'il est convenu d'appeler un « communautarisme des différences » au dépend d'un pourtant nécessaire « communautarisme des ressemblances ». Car nous étions, nous sommes nombreux à n'imaginer que difficilement la pertinence d'une analyse qui puisse encore être à ce point dualiste. Voilà pourtant ce que disait Monsieur Finkielkraut le 20 Juillet 2002. De principes. Une guerre. On méditera. Notamment sur le besoin, c'est toujours d'époque, de se rassurer à l'idée de pouvoir mettre enfin un nom à l'ennemi. Mais aussi hélas des visages et des moeurs. Alors, s'il est bien réel qu'est grand le désarroi dans lequel nous sommes, grandes les interrogations et difficile de cerner parfois ce à quoi il nous faut être utile, il ne saurait être question de remettre en cause l'obligation que nous avons de nous opposer à tout dangereux manichéisme, à toute réflexion facile, à toute analyse atteinte d'étrange cécité.
En ces moments de larmes et de hurlements, il faut dire nos ressemblances et nos désirs de paix. Tant la paix ne naît jamais que du désir de paix. On croit rêver d'avoir à le rappeler, et on en rirait presque. Mais souvenez-vous : « une guerre de principe ». C’est indubitablement pathétique. Quoiqu'il en soit, il est certain qu'avec un tel raisonnement, on ne peut s'étonner des suites alarmantes qui on été données en réponse au déjà trop fameux 11 septembre 2001. En effet n'est-ce pas ici, par exemple, la rencontre de l'obscurantisme le plus glacial et d'un amas de bêtises insondable – qui, soit dit en passant, se définit lui-même comme « le plus fort avec les plus gros bras » - qui pose problème, bien plus qu'un hypothétique « choc des civilisations » occidentales et musulmanes ? D'ailleurs, de nouveau, qu'est-ce donc que « l'occident » ? Et « l'islam » ? Et quel étrange endroit où situer la fracture et à ce point faire fi de tant d'acquis communs, partagés. Dans la guerre ou dans la paix. Et depuis si longtemps. Quel didactisme en effet dans la définition de ce que nous sommes, de ce qu'est l'autre !
          Une autre citation s’impose : il ne faut pas laisser « l’océan de l’islam se glisser dans le lit de la laïcité ». Cette citation est de notre ancien premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. No comment.
par Lionel DEGOUY publié dans : Chronique politique et sociale communauté : PARLONS FRANCHEMENT
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Lundi 4 février 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.



La société française, probablement assez représentative de l’ensemble des sociétés européennes,  semble apeurée, frileuse, et demande plus de sécurité. Et c’est bien le « génie » (bon ou mauvais) de l’actuelle politique que de tout miser sur cet axe, et de rappeler qu’il n’y a pas de liberté, d’égalité, de fraternité, de prospérité, sans d’abord la sécurité. C’est ici qu’apparaît une première perplexité, et on aimerait que cet ordre de priorité ne soit pas placé hors de la discussion politique. Car il peut arriver dans l’histoire que la liberté, ou la solidarité, passe avant la sécurité. C’est une question d’époque. Mais pourquoi notre temps justement est-il à ce point hanté par l’insécurité ? Mon but dans les lignes qui suivent ne sera pas tant d’apporter de l’eau au moulin de l’actuelle politique, ou de la critiquer, que de tenter de comprendre ce qui nous arrive, et qui est plus profond que nous ne croyons souvent.
Aux débuts des temps modernes, Hobbes pensait que la sécurité était le pilier central de l’État. N’est-elle pas en effet le profond ressort de la « servitude volontaire » dont parlait peu avant La Boétie ? N’a-t-il pas toujours fallu à l’État, et à nos cités sécurisées, la peur d’un ennemi dont nos démocraties préventives plus que jamais nous protégeraient ? C’est que la modernité a été jusqu’au bout de son ressort, et même nos villes ont changé de visage. Jadis nous y cherchions la liberté anonyme et la confiance aux liens les plus détachés. Aujourd’hui c’est la sécurité et la confiance des liens de proximité que nous recherchons. Cela suppose une certaine clôture, et nous sommes au temps des « gated communities », des municipalités et des quartiers qui referment leur sentiment d’appartenance sur la convexité intérieure des liens préférentiels et des affinités choisies.
Nous avons le même retournement dans la forme de nos guerres mondialisées. Naguère nous étions les puissances agressivement sûres d’apporter la liberté et le progrès. Aujourd’hui (et pour nous depuis déjà la première guerre mondiale) nous ne cherchons plus qu’à maintenir un « statu quo » face à tous ceux qui, « perdus pour perdus », ne voient plus de salut que dans la transformation du monde par la force, que cette force soit celle de la technique qui transgresse notre condition, ou celle de la galvanisation psychique qui nous rend insensible à la douleur (Hobbes lui-même ne montrait-il pas que le plus faible peut toujours infliger au plus fort, juché très haut sur son fragile système technologique, des nuisances insupportables ?) C’est donc ici mon hypothèse, que la course à la sécurité technique introduit de nouveaux risques d’accidents, plus menaçants, mais nous fait croire qu’il y aura toujours une nouvelle solution, plus puissante encore. Elle nous déshabitue à vivre avec les problèmes : or les grandes questions de la vie en commun sont insolubles, il faut juste « vivre avec ». Comme le remarquait merveilleusement le philosophe américain du début du 19ème siècle, Emerson : « chaque précaution contre tel ou tel mal nous met sous l’emprise de ce mal » !
Mais je voudrais élargir encore le regard, car je pense que ce besoin de sécurité, qui peut certes être augmenté et manipulé, désigne aussi un très légitime sentiment de fragilité, qui n’est pas seulement celle de notre civilisation, mais tout simplement le sentiment de la fugacité de la vie, et du caractère éphémère des oeuvres humaines. C¹est ce peu de durabilité qui nous chagrine, et la tentation de donner de solides réponses à ce sentiment ne fait que l¹augmenter ! Le principal lieu de notre perdurance, la filiation, le désir d’assurer la transmission, l’héritage, semble aujourd’hui tellement vulnérable. Qu’est ce qu’une société où la plupart n’ont à vrai dire rien à transmettre, ou bien ne parviennent pas à transmettre ce qu’ils estiment avoir de mieux ? Qu’est ce qu’une société où les successeurs ne veulent même plus hériter ? Qu’est-ce qu’une société qui n’assure pas un cadre plus durable que nos vies éphémères ? Pourquoi cette incertitude sur la durabilité des institutions, des habitudes, des bâtiments ? Dans le bref temps de nos existences nous avons vu les formes de nos villes, de nos paysages, de nos habitats, de nos objets les plus usuels, changer plus vite que nous-mêmes. Notre nervosité n’est pas très étonnante. Il faudrait au moins assurer à chacun, obligé à tant de mobilité, quelque chose comme la sécurité de base d’un habitat inaliénable. Et renforcer le sentiment que le monde commun est un théâtre plus durable que nos existences fugitives, et que les enfants de nos enfants y trouveront leur place.
Au lieu d’assurer à chacun et à toute cette certitude de l’habitat, nous voyons chacun renforcer son habitacle. Comme avec cette mode des très grosses voitures, qui se promènent dans nos cités et par nos routes comme des tanks : ne faut-il pas assurer d’abord la sécurité de nos chères têtes blondes ? Et si la sécurité passait par le sentiment d’une vulnérabilité acceptée et le plus possible partagée et répartie ? Je n’aurai pas de mot assez cinglant contre cette morale qui conduit le monde sous l’injonction générale d¹un « après moi le déluge », car nous avons certainement moins besoin de sécurité que de courage, de capacité quotidienne à payer de notre personne. Mais le courage lui-même a aujourd’hui besoin d’être rassuré, de se sentir autorisé. Comme si il nous fallait trouver le rythme et l’équation entre ces deux temps indissociables et complémentaire, le temps de sortir de soi, et le temps de se défendre ; le temps d¹ouvrir,  de décloisonner,  d’échanger, de butiner, et le temps de s’immuniser, de cloisonner, de sauvegarder, de jardiner.  C’est le blocage sur l'une de ces postures qui engendre les monstruosités de l’autre.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Chronique politique et sociale communauté : Rassemblement de gauche...
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Vendredi 1 février 2008

Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie. 


Nous prenons peu à peu conscience de toutes les implications du vieillissement de notre société, ou plutôt du glissement de son centre de gravité démographique vers une moyenne plus âgée. C'est l¹effet combiné de l'allongement global de l'espérance de vie et du lent passage vers le troisième âge de la génération née du baby-boom d'après guerre. Nous sommes en train d'en comprendre l'importance économique, non seulement en termes de répartition des retraites et de redéploiement d'une solidarité par définition asymétrique entre générations, mais aussi en termes de conflits d'intérêts entre générations : pourquoi les jeunes ne travaillent-ils pas, comme si tout leur était dû ? Pourquoi les vieux ne laissent-ils pas la place ?
Mais un train peut en cacher un autre, et la dimension économique du problème n'est pas la seule. Qu'est-ce par exemple que cela peut faire à la politique que d'imposer aux nouvelles générations de suivre les traces d'une génération dont ils ne connaissent pas les expériences, les espoirs, les déceptions : la neuve et difficile épreuve de la liberté dans la Résistance, l'apprentissage du retour à l'institution ordinaire après la guerre d'Algérie, le sentiment que la société entière peut être refaite autrement à la suite de mai 68. Il n¹y a cependant pas que l'amertume d'une injustice économique incomprise, ou de cette forme subtile de domination politique qu'est le sentiment d'inutilité. Le problème le plus profond, et qui apparaîtra le plus tardivement, viendra d¹un sentiment d'aliénation ou de stérilité culturelle.
Car toute culture vit du chevauchement équilibré des générations, mêlant subtilement tradition et invention-transmission d'un héritage donnant aux nouveaux-venus les moyens d'inventer, inventions qui rouvrent autrement les promesses enfouies dans le passé. Tout culture vit de l'ajustement délicat entre une faculté de transmettre et une faculté d'hériter. Nous avons du mal à transmettre, et quand nous transmettons nous avons trop à léguer ; et la génération montante a du mal à hériter, soit qu'on ne lui laisse pas assez tôt disposer de l'héritage, soit qu'elle n¹ait pas le nombre ou les épaules assez solides pour l¹assumer tranquillement.
Comment faire une société créative, inventive culturellement, vivante et attrayante (ne serait-ce que pour elle-même) avec une moyenne d'âge de 40 ou 50 ans ? Cela, nous ne savons pas encore le faire. L'humanité n'avait jamais eu ce problème. Et le phénomène me semble mondial : certes quand on se promène dans les nuits d'Istanbul ou de Sao Paulo, au milieu de peuples si jeunes, on reprend espoir. Mais quand on voit chez eux le brusque effondrement actuel de la natalité, on se dit qu'ils vont entrer d'ici vingt ans dans la même crise de civilisation, et plus brutalement encore.
Pour ma part je n'ai pas de réponse à cette question. Bien sûr nous pourrions écarter le problème d'un geste, en refusant l'injonction de créativité, qu'il faudrait mettre en triangle avec les impératifs de productivité et de rentabilité pour comprendre qu'il s'agit peut-être là d'une forme inédite d'esclavage massif - le nouveau management nous veut « créatifs » et donnant en permanence les signes du plaisir que nous prenons à ce que nous faisons ! Et de la même manière que jadis il fallait être sans cesse davantage victorieux pour vérifier l'augure des dieux de la cité, ou que naguère il fallait être prospère et fortuné pour se donner des preuves de la grâce divine, aujourd'hui, c¹est comme s'il fallait être sans cesse plus créatif pour se convaincre que notre existence a un sens. Il y a justement là quelque chose de mélancolique, de désespéré. L'injonction de créativité est au coeur de notre culture, de son mythe de croissance illimitée, de son angoisse de la stérilité, c'est son noyau cultuel et théologique.
Nous ne comprenons pas que la véritable créativité culturelle n'est pas cumulative, mais doit être comme fragilement recommencée à chaque génération. Si nous ne faisons pas place à la créativité de notre jeunesse, si nous ne lui donnons pas l'obligation et la force d'hériter et de réinterpréter librement ce que nous lui laissons, alors ne nous étonnons pas si la forme culturelle de nos sociétés, aspirée dans nos petits écrans, se réduit peu à peu à des sortes de territoires effondrés, ouverts à tous pillages.

par Lionel DEGOUY publié dans : Chronique politique et sociale communauté : Rassemblement de gauche...
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Lundi 28 janvier 2008

               Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.



               La société française semble apeurée, frileuse, et demande plus de sécurité. Il lui échappe peut-être que nous sommes dans un monde très dangereux, et que nous avons aujourd’hui moins besoin de sécurité que de courage, de capacité quotidienne à payer de notre personne. Je sais que j¹en parle à mon aise, et qu¹il existe des quartiers difficiles, j¹y ai passé moi même mon adolescence, il est vrai en des temps plus cléments. Mais il y a un électorat « rurbain », tranquillement installé dans les pantoufles de ses lotissements protégés, et qui crie au loup : je pense inutile de chercher à le sécuriser davantage.  Gageons d¹ailleurs que si nous envisagions avec plus de courage l¹avenir de nos enfants et celui du monde, nous n¹aurions pas si peur des effets de notre « après moi le déluge » général.
               Il y a pire : la société française est profondément chauvine, repliée sur elle-même, hérissée de petits conservatismes, attachée à son statu quo. Le slogan frontiste « la France, aimez la ou quittez la », dévoile involontairement le fond du problème : la France n¹est plus attractive, les expatriés du monde entier préfèrent aller en Allemagne, en Angleterre, ou aux USA. Si notre pays avait été capable d¹accueillir les artistes algériens qui cherchaient refuge, ou d¹attirer bientôt les intellectuels israéliens en exil, quel signe de vitalité ce serait ! L¹apparente question « il y a trop d¹immigrés » n'est que le masque de ressentiment de la question « plus personne ne nous aime, et ceux qui viennent chez nous ne le choisissent pas, ils le font juste de façon utilitaire ». Gageons que si les immigrés optaient pour la France avec enthousiasme, ils y seraient mieux accueillis. Mais comment voulez-vous qu¹ils « nous » aiment si nous ne nous aimons pas nous-mêmes, si nous n¹avons pas le début du commencement d¹un brin de confiance en nous ?
               C'est cela que je crains : que les nationalismes qui s'affichent çà et là n'apparaissent que comme des fanatismes, des rictus de confiance en soi, au moment où justement on n'y croit plus et pour pallier à cela. Je ne sais pas bien ce que nous préparons ainsi, mais je sais que la guerre est souvent au détour des chemins de l¹histoire, comme la seule issue parce qu¹on s¹est interdit tout le reste, et que la guerre n'a pas besoin d'ennemis pour organiser sa grande migration dans le néant. Tout ce que nous faisons ressemble à une préparation à la guerre. C¹est pourquoi je pense essentiel, tant qu¹il en est temps, de tenter de réinventer ensemble le politique, entendu comme la seule chose capable d¹entraver la guerre, de formuler les vrais conflits, d¹installer des compromis durables.
               Et pour cela, il y a un mot dont je me méfie comme de la peste, et qui doit au moins être pris avec de très grandes précautions : c'est celui de « résistance ». L'abus de ce terme le dévalorise, comme si nous étions toujours dans des situations d'exception où il fallait des actes et des caractères d'exception pour nous en tirer. Dans la bouche de tous ceux qui, bras croisés, dans la posture du spectateur, se contentent de dénoncer les insuffisances de la politique ordinaire et ne lèvent jamais le petit doigt pour soutenir la vie ordinaire des institutions civiles, je trouve cela du faux monnayage, de l'usurpation.
              Ce « politisme » est à la politique ce que le moralisme est à la morale, la morale de ceux qui prétendent ne pas faire de morale et se considèrent hors discussion. Ce fut longtemps le discours dit « politicien » de nos très carriéristes gestionnaires de la chose publique. Mais aujourd'hui, voter de façon protestataire et ensuite ne jamais se sentir quotidiennement concerné, politiquement impliqué par les résultats de son choix, manger en toute bonne conscience à tous les râteliers, tel est le carrefour géométrique de l'apolitisme, du consumérisme de gauche comme de droite qui bat aux portes de notre histoire, comme une nouvelle barbarie.

par Lionel DEGOUY publié dans : Chronique politique et sociale communauté : Parlons d'amour
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Lundi 28 janvier 2008
J’ai du tomber malade : j’ai cessé de me battre. Soudain. A la victoire de Sarkozy. J’ai décidé brutalement que plus rien ne servirait à quelque chose. Mes combats, l’ensemble de mes combats, me parurent inutiles : nous étions bien dans un pays qui voulait du répressif, de la connerie. Dans un pays qui acceptait tout. Qui acceptait les lois liberticides, la violence des adultes sur les enfants et, d’une façon générale, les plus fragiles d’entre nous. Un pays qui acceptait que les personnes handicapées payent la franchise médicale – vérifiez ! – un pays qui était convaincu qu’il valait mieux deux innocents en prisons qu’un coupable en liberté. Un pays mort, en vérité.

            Les vieux votent comme ils le souhaitent, il n’est guère facile de leur retirer le droit de voter. Pourtant c’est bien la haine de tout ce que représente la jeunesse qui fait que nous avons un président si peu enclin à écouter le message des plus démunis, mais bien plutôt des industriels, cons comme la mort, les financiers, encore plus cons, pour leur donner ce qu’ils souhaitent : la déstructurations des liens sociaux, le démontage des acquis que notre civilisation devrait offrir de plus logique. J’entends la retraite à cinquante-cinq ans, des études pour tous, à chaque étape de la vie, sans oublier des hôpitaux dignes de notre époque, des écoles avec de nombreux adultes pour soutenir l’attention nécessaire à des adolescents en « voie de dérapage », mais aussi des cours de rattrapage à qui le souhaite. N’oublions pas bien sûr le renforcement de personnes compétentes dans les domaines de la garde à domicile, de la culture, des médias – ici le cas serait à approfondir, tant le sujet est vaste et complexe, mais toutefois pas incompréhensible – de la police présente autrement que pour distribuer des baffes ou des coups de matraque. La sainte police bourgeoise pourtant bel et bien composée de gens du peuple. Mais Sarko est populaire, là est l’horreur. Là est l’erreur. L’erreur d’une gauche complexée et arrogante.
           Oui, arrogante lorsqu’elle laisse en 2002 passer Le Pen sous les fenêtre de la république par manque d’écoute, par simple manque d’écoute (je repense au discours de Chevènement avant ces élections, je pense au discours sécuritaire de la droite, et sur lequel la gauche n’a jamais su se faire entendre, mais je pense surtout à cette forme d’arrogance que constitue la certitude d’avoir déjà gagné qu’affichait cette gauche à l’époque). Hélas nous n’avons plus la droite la plus bête du monde. Mais une droite bien à droite, qui parade, voyant que nous sommes incapables de nous rassembler. Car c’est bien la débandade, ne nous y trompons pas. Fort heureusement, la réalité de l’ensemble des mesures prises par ce gouvernement de nantis ne devrait pas tarder à montrer ses limites, tant sont importantes les attaques faites aux plus démunis. N’oubliez pas : les personnes handicapées payent la franchise médicale…

par Lionel DEGOUY publié dans : Chronique politique et sociale communauté : De rêves en passions
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Samedi 26 janvier 2008
            Les jeunes ont désormais quarante ans. Suis-je dans cet entre-deux ages qui permet de mieux discerner les tensions, les lignes de fuite ou les perspectives ? Du moins je me sens aussi proche des plus jeunes, les lycéens, qui défilent aujourd’hui dans la rue que de ceux de mon age qui n’ont connus que les petits boulots, la précarité de l’emploi, l’insalubrité du logement à des tarifs dont l’on n’ose pas parler. Jusqu’à l’amour que l’on voudrait nous faire passer pour nécessairement précaire – il suffit, pour s’en convaincre, comme je l'ai déjà raconté, d’écouter Madame Parisot, Présidente du Medef : « l’amour est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas aussi ? ». Sans rire, nous avons donc à rappeler que l’amour n’est pas une marchandise et le travail une marchandise bien différente des autres marchandises.
            D’autre part, une question essentielle se pose : peut-on dire sérieusement que la question de l’emploi soit la plus vitale des questions qui se présentent à nous ? Alors même que l’idéalisme n’est plus de mise, alors que l’on ne parle plus de bonheur. Le bonheur : chacun sait ce dont il retourne, tant tous, un jour, nous y prîmes notre part. Alors pourquoi ne pas parler d’amour éternel, de feuilles d’automne ou de nuits d’août. Pourquoi ne pas parler musique ou bien littérature au travail ? Parler feuilles mortes au travail, parler printemps, soleil grandissant ou déclinant. Un étrange projet au demeurant. Tant il est vrai que c’est avec acharnement que l’on nous parle de rentabilité, alors que nous parlons d’amour, de grasse matinée, et de corps enlacés. D’amour, vous dis-je !
           Vouloir un avenir qui soit radieux, c'est-à-dire la mise en place d’une véritable utopie réalisable : nous aimer. Voilà bien ce que dès aujourd’hui nous pouvons réaliser : l’utopie de l’amour du prochain ; celle qui libère instantanément de bien des entraves, de bien des chaînes. Celle qui permet de forcer le destin par un oubli de soi et par l’abnégation la plus éprouvée. Nul besoin de chercher, l’amour est là, constant. Puisque même le déclin s’impose comme un renouveau ; un renouveau qui ne peut nous échapper.
           Car il est à prévoir que de l’amour de l’autre naît la possibilité d’autres choses bien concrètes : salaires véritablement attractifs, retraite à cinquante-cinq ans pour les maçons, les boulangers, les travailleurs à la chaîne. Formation réelle tout au long du parcours professionnel. Les idées ne manquent pas. Tant sont grands les désespoirs, orphelins les choix de société.
par Lionel DEGOUY publié dans : Chronique politique et sociale communauté : Parlons d'amour
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander

Publicité

Présentation

Syndication

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0

Rechercher

Derniers Commentaires

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Créer un Blog

 
créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus