Je voudrais aujourd’hui parler d’une douce petite chose mais immense et terrible c’est de l’amour. L’amour est un volcan. On le sait
dans nos existences individuelles, quand il les ravage. Il est alors aussi bien le comble de l’égoïsme, et quand il explose sans rien regarder autour de lui, ses proches doivent s’enfuir sans
rien chercher à sauver, sinon il les ensevelit vivants, attachés à ce qui n’est déjà plus que sédiments passés, brûlés par le présent, incapables du futur.
On le sait dans nos existences collectives et communautaires, politiques et spirituelles, où il fait parfois irruption comme un fleuve
où tout entre en fusion et se simplifie à l’extrême. Ce sont des moments de révolte, au sens de Camus, où soudain l’on éprouve le vivre-ensemble comme pur désir, ou pure force. Ce sont des
moments catastrophiques, et nous avons quelque raison de les redouter.
Aujourd’hui cependant nous avons trop peur de l’amour, comme nous avons trop peur des religions. On a quelque raison, parce que ce ne
sont pas seulement des « bons sentiments ». Et pourtant, de tout temps les sociétés les plus intenses et les cultures les plus fécondes se sont installées au pied des volcans. Que se
passerait-il si on les supprimait ? On ne sait pas. Il nous manquerait sans doute une des deux grandes forces de la vie, celle qui rapproche les êtres.
Car je vois deux grandes forces qui traversent la morale, la politique et l’esprit. L’une tournée vers le proche, je veux dire le
rapprochement enchanté, l’amour. L’autre tournée vers le lointain, je veux dire la distanciation respectueuse, la justice. L’un voudrait le don pur, la communauté du partage absolu; l’autre
voudrait l’échange exact, la rétribution. L’un est immense et poétique, l’autre est mesuré et prosaïque.
On peut bien sûr penser la société en termes de justes distances, de séparation des pouvoirs et de distinction des institutions :
mais il faut bien qu’il y ait quelque chose qui parfois, soudain, rapproche les êtres et leur fasse sentir leur ressemblance, à la limite leur identité. Quand on n’a plus d’amour, on peut
multiplier les réclamations de la justice, il manque quelque chose d’essentiel, et l’on ne sait plus ce que c’est.
L’amour rapproche trop les humains, mais la justice les éloigne trop. La justice se bat contre l’injustice de la pauvreté et de
l’exploitation économique, contre l’injustice de la force et de l’oppression politique, contre l’injustice de séduction et de l’aliénation d’une culture de consommation. Mais l’amour se bat
contre l’humiliation d’être inutile et inemployable, contre l’humiliation d’être soumis sans broncher, contre l’humiliation de n’avoir plus aucune foi en rien.
Peut-être parce que nous avons trop sacrifié à l’amour, en
termes de guerres de religion et de détresse amoureuse, nous nous tenons le plus loin possible des volcans, nous les évitons. Nous voudrions au moins en espacer les explosions : mais n’en
sont-elles pas plus terribles ? Heureux l’amour qui sait se convertir doucement en justice et trouver ses distances, mais heureuse la justice qui n’oublie pas l’amour auprès duquel seul elle
peut habiter.
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