Quelque part en France, une amie, Cécile, a décidé hier, avant-hier, je ne sais plus, de se donner la
mort. La beauté déchirée, cette innocence aux yeux pleinement ouverts devant l'horreur du temps et l'inutile douleur du monde, se voit taxée de folie. Rien que de folie qui, douce ou pas, impose
l'internement. Impose l'observation. Pour que tout l'inconnu s'enfuit dans le connu. Mais pour que l'on oublie aussi, hélas, d'appeler un chat un chat. La science est là, c'est sûr. Ainsi, par
exemple, bien trop souvent le désespoir est appelé « mélancolie » ou « dépression », et la révolte, nécessairement éparse en ces temps de grand désarroi, porte le nom de
« délire aigu ». Trop encore croient que l'on construit dans la victoire; et seulement dans la victoire. Jamais dans l'abandon, jamais dans la défaite ou dans l'oubli.
Inutile de se révolter, inutile de pleurer. Inutile de prier même. Voilà, c'est dit, le débat est clos. Force est pourtant de constater que nous avançons sans bien avoir le temps de nous observer
nous-mêmes et que l'autre n'a plus fonction que de nous faire comprendre que l'on vit seul. Alors pourquoi ne pas s'en remettre, exceptionnellement, au simple bon sens et laisser l'évidence de
certaines vies se déclarer par les pleurs ou la révolte ?
Le médecin psychiatre de
Cécile déplore qu'elle n'ait pas, contre son avis, réintégrée à la suite d'une autorisation de sortie, le service psychiatrique dans lequel on avait cru bon de l'interner. Car, selon ce médecin,
Cécile serait encore en vie. On peut déplorer qu'il soit si facile aux médecins de confondre cause et effet : Cécile avait peur. Elle avait peur d'y retourner, dans ce service, tout
simplement. Par les médicaments qu'on lui donnait elle avait perdu la possibilité d'avoir des enfants ; par ces médicaments, ou d'autres, elle avait perdu le droit de faire l'amour, aussi.
Ces mêmes médicaments avec lesquels elle s'est donnée la mort. De plus, l'enfermement, non voulu d'elle, et vécu chaque fois si difficilement, était perçu comme une menace par ses fonctions
vitales, par sa capacité à imaginer l'avenir autrement que sous la dépendance totale des médecins. Tout cela devait cesser. Selon elle.
Quand, donc, la psychiatrie comprendra-t-elle qu'elle ne peut rien résoudre, dans ces conditions et avec ces méthodes, du drame
existentiel qui la dépasse comme il nous dépasse tous, et qui crée ses angoisses ? Sa raison de vivre n'est pas son savoir mais sa détresse, son ignorance. Il est parfois regrettable qu'elle
ne le sache pas. On ne laisse pas souvent passer la légèreté en psychiatrie, et l'Homme n'est Homme qu'en ce qu'il est adulte et volontaire. Que l'on permette un jour qu'il soit possible de
n'être rien. Cela comme une alternative à la contrainte, comme un sauvetage aussi. La durée certaine du chemin à parcourir dans cette direction permet d'être tranquille sur la valeur de cette
observation. Et en dépit du désarroi qu'à sans nul doute dû provoquer, au sein du service, la disparition de Cécile, on voit tout le danger qu'il y eu dans l'obstination de ses médecins à
n'écouter qu'eux-mêmes. Car à la valeur soi disant irréductible qu'ils accordent à la vie, persuadés qu'ils sont d'aimer comme il faut, ils soustraient à celle-ci ce qui en est, pour
beaucoup, le sens ultime : le bonheur à tout prix, malgré tout. Et le désir aussi. Il faut donc réaffirmer le droit à tous de librement parler de sa douleur, au moment de sa douleur ; il
faut réaffirmer le droit de s'effondrer, celui plus encore de pleurer, mais aussi de hurler. Et cela sans qu'il soit trop systématiquement proposé un placement en « observation », un
« internement », appelé presque ironiquement « moment de repos ». Tant il est vrai que le repos viendrait, assurément, surtout du fait que la bêtise n'assassine plus crânement
les gens.
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Je comprends ta colère et ta tristesse car il est possible que ce service d'assistance psychiatrique ne soit qu'un clos où sont retenus les malades dérangeants pour l'ordre public.
Mais ne te laisse pas aller à la généralisation car l'internement peut-être aussi un lieu de lâcher prise protégé dont à besoin le patient comme le travailleur en bonne santé a besoin de vacances.
Ce qui me heurte le plus ce sont les effets induits par les médicaments que tu déclares y avoir été administrés.(stérilité...)
Mais peut-être n'étaient-ils pas en corrélation avec le syndrome psychiatrique mais avec une autre maladie qui aurait donné lieu à la même prescription en dehors de ce lieu.
De toutes façons, il me semble indispensable qu'après un minimum de temps il soit proposé au "malade" de fixer lui-même la date de sortie à prévoir. Comme on fixe, dés le départ, la date de fin des vacances. Cela lui permet de la conscientiser et, quand elle approche, d'être déjà presque sorti. Simultanément il doit lui être proposé de concevoir ce qu'il fera ensuite et de l'aider à trouver les aides ou ressources dont il aura besoin pour ne pas qu'il passe de l'assistance complête à une autonomie qu'il ressentirait comme un abandon.
Evidemment, si on pouvait lui apprendre la confiance (en lui, aux autres et en la vie) pendant sa parenthèse en "pension" et lui donner un correspondant pour les premiers temps de liberté retrouvée... Mais je rève peut-être d'une autre époque...dans 20 ans.
Amitié
Françoise A-M