Alors que torturés tous deux par notre incapacité à percevoir l’infinie modestie des grandes choses, et alors que tous nos
efforts ne suffisaient pas à nous la faire discerner clairement, nous ne nous lassions pas de lire, de nous intéresser à tout, à rien, de rechercher dans un au-delà le moyen de nous
échapper définitivement de ce monde pour aller vers un rêve plus grand encore : le nôtre. Nous ne voyions plus de salut que dans ce rêve qu'est l'amour. C’est, sans nul doute, cette
simplicité-là seulement qui était la nôtre. Cette folie-là aussi. C'était ce qui nous permettait de n'être pas déjà évaporés dans nos fantasmes les plus patents : mourir ensemble, se tuer
d’amour, crever dans l’herbe grasse de nos désirs indescriptibles.
Chaque chose prenait alors de l'importance : une fleur, un arbre, un papillon. Jamais le bruit des voitures, de la
pollution, de la connerie : nous demeurions fermes dans notre écologie. Le bonheur même ne venait plus que du silence des autres ; nous ne pouvions plus rien entendre que nous-mêmes.
C'est là, je crois, qu'a commencé notre véritable folie : dans un autisme clair et volontaire face aux offensives sans cesse renouvelées du monde extérieur, qu’il nous fallait pourtant bien
affronter.
Nous avions peur. Nous nous le cachions bien. C'était notre secret. Jamais peut-être ce sujet ne fut abordé de front. C'était
comme une révélation faite à chacun de nous, de son côté, ce que nous ne devions pas partager, sous peine de sacrilège, sous peine de voir partir le charme discret de nos sensations. La peur naît
du silence que l'on bafoue, que l'on détruit. Plus rien ne peut, quand il arrive, détruire le royaume du silence qui unit deux êtres.
L'amour profond est là qui veille.
Dieu n'est pas loin, la folie guette.
Extrait de "Danièle", nouvelle de Lionel DEGOUY.
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