Vendredi 29 février 2008

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Peinture de Josée Van lierop

par Lionel DEGOUY publié dans : Art communauté : Parlons d'amour
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Vendredi 29 février 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.



La société française, probablement assez représentative de l’ensemble des sociétés européennes,  semble apeurée, frileuse, et demande plus de sécurité. Et c’est bien le « génie » (bon ou mauvais) de l’actuelle politique que de tout miser sur cet axe, et de rappeler qu’il n’y a pas de liberté, d’égalité, de fraternité, de prospérité, sans d’abord la sécurité. C’est ici qu’apparaît une première perplexité, et on aimerait que cet ordre de priorité ne soit pas placé hors de la discussion politique. Car il peut arriver dans l’histoire que la liberté, ou la solidarité, passe avant la sécurité. C’est une question d’époque. Mais pourquoi notre temps justement est-il à ce point hanté par l’insécurité ? Mon but dans les lignes qui suivent ne sera pas tant d’apporter de l’eau au moulin de l’actuelle politique, ou de la critiquer, que de tenter de comprendre ce qui nous arrive, et qui est plus profond que nous ne croyons souvent.
Aux débuts des temps modernes, Hobbes pensait que la sécurité était le pilier central de l’État. N’est-elle pas en effet le profond ressort de la « servitude volontaire » dont parlait peu avant La Boétie ? N’a-t-il pas toujours fallu à l’État, et à nos cités sécurisées, la peur d’un ennemi dont nos démocraties préventives plus que jamais nous protégeraient ? C’est que la modernité a été jusqu’au bout de son ressort, et même nos villes ont changé de visage. Jadis nous y cherchions la liberté anonyme et la confiance aux liens les plus détachés. Aujourd’hui c’est la sécurité et la confiance des liens de proximité que nous recherchons. Cela suppose une certaine clôture, et nous sommes au temps des « gated communities », des municipalités et des quartiers qui referment leur sentiment d’appartenance sur la convexité intérieure des liens préférentiels et des affinités choisies.
Nous avons le même retournement dans la forme de nos guerres mondialisées. Naguère nous étions les puissances agressivement sûres d’apporter la liberté et le progrès. Aujourd’hui (et pour nous depuis déjà la première guerre mondiale) nous ne cherchons plus qu’à maintenir un « statu quo » face à tous ceux qui, « perdus pour perdus », ne voient plus de salut que dans la transformation du monde par la force, que cette force soit celle de la technique qui transgresse notre condition, ou celle de la galvanisation psychique qui nous rend insensible à la douleur (Hobbes lui-même ne montrait-il pas que le plus faible peut toujours infliger au plus fort, juché très haut sur son fragile système technologique, des nuisances insupportables ?) C’est donc ici mon hypothèse, que la course à la sécurité technique introduit de nouveaux risques d’accidents, plus menaçants, mais nous fait croire qu’il y aura toujours une nouvelle solution, plus puissante encore. Elle nous déshabitue à vivre avec les problèmes : or les grandes questions de la vie en commun sont insolubles, il faut juste « vivre avec ». Comme le remarquait merveilleusement le philosophe américain du début du 19ème siècle, Emerson : « chaque précaution contre tel ou tel mal nous met sous l’emprise de ce mal » !
Mais je voudrais élargir encore le regard, car je pense que ce besoin de sécurité, qui peut certes être augmenté et manipulé, désigne aussi un très légitime sentiment de fragilité, qui n’est pas seulement celle de notre civilisation, mais tout simplement le sentiment de la fugacité de la vie, et du caractère éphémère des oeuvres humaines. C¹est ce peu de durabilité qui nous chagrine, et la tentation de donner de solides réponses à ce sentiment ne fait que l¹augmenter ! Le principal lieu de notre perdurance, la filiation, le désir d’assurer la transmission, l’héritage, semble aujourd’hui tellement vulnérable. Qu’est ce qu’une société où la plupart n’ont à vrai dire rien à transmettre, ou bien ne parviennent pas à transmettre ce qu’ils estiment avoir de mieux ? Qu’est ce qu’une société où les successeurs ne veulent même plus hériter ? Qu’est-ce qu’une société qui n’assure pas un cadre plus durable que nos vies éphémères ? Pourquoi cette incertitude sur la durabilité des institutions, des habitudes, des bâtiments ? Dans le bref temps de nos existences nous avons vu les formes de nos villes, de nos paysages, de nos habitats, de nos objets les plus usuels, changer plus vite que nous-mêmes. Notre nervosité n’est pas très étonnante. Il faudrait au moins assurer à chacun, obligé à tant de mobilité, quelque chose comme la sécurité de base d’un habitat inaliénable. Et renforcer le sentiment que le monde commun est un théâtre plus durable que nos existences fugitives, et que les enfants de nos enfants y trouveront leur place.
Au lieu d’assurer à chacun et à toute cette certitude de l’habitat, nous voyons chacun renforcer son habitacle. Comme avec cette mode des très grosses voitures, qui se promènent dans nos cités et par nos routes comme des tanks : ne faut-il pas assurer d’abord la sécurité de nos chères têtes blondes ? Et si la sécurité passait par le sentiment d’une vulnérabilité acceptée et le plus possible partagée et répartie ? Je n’aurai pas de mot assez cinglant contre cette morale qui conduit le monde sous l’injonction générale d¹un « après moi le déluge », car nous avons certainement moins besoin de sécurité que de courage, de capacité quotidienne à payer de notre personne. Mais le courage lui-même a aujourd’hui besoin d’être rassuré, de se sentir autorisé. Comme si il nous fallait trouver le rythme et l’équation entre ces deux temps indissociables et complémentaire, le temps de sortir de soi, et le temps de se défendre ; le temps d¹ouvrir,  de décloisonner,  d’échanger, de butiner, et le temps de s’immuniser, de cloisonner, de sauvegarder, de jardiner.  C’est le blocage sur l'une de ces postures qui engendre les monstruosités de l’autre.
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Rassemblement de gauche...
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Vendredi 29 février 2008
Les nuits du Christ sont aussi les nôtres. Elles nous ont été offertes par lui. Chaque fois que nous le souhaitions, que nous le souhaitons, nous étions sûrs, nous sommes sûrs, de trouver en ces nuits l'abandon et, parfois, l'étonnant réconfort de la perte et des larmes. Et nous savons tout le besoin que nous avons de ces nuits, de cet abandon, de cette perte. Alors en ce Samedi Saint, pour cette Veillée Pascale l'ombre a le goût particulier de l'attente qui se lit à l'espoir. L'ombre à la couleur gris-bleuté de la lumière qui n'est pas encore, ou qui n'est plus tout à fait. L'ombre : nous avons tout perdu et tout pourtant nous est encore offert. Voilà ce que nous dit cette ombre : elle nous dit qu'en ces moments de désarroi où tout s'échappe, où tout s'enfuit, où l'on ne sait plus trop si c'est cela la fin de l'histoire, l'ombre nous dit que l'histoire n'est pas achevée. Car l'Histoire ne s'achève que là où l'on veut la voir s'achever. Saurons-nous faire, de cette absence volontaire et momentanée du Christ, l'espoir des solitudes de ce monde ? Si nous y parvenions, alors ces nuits d'attente devraient être plus nombreuses.
Car ces faiblesses que le Christ nous désignes au point de les porter lui-même, au point d'en faire ses propres faiblesses, sont les faiblesses non avouées des Hommes. Ces Hommes qui croient tout dominer n'ont pourtant de salut que par la saine conscience de ces faiblesses qui lui sont imposées par le Monde, et seulement Proposer par le Christ. Oui, tandis que le Monde impose la nuit, le Christ, lui, la propose. Simplement. Il ne faut pourtant pas ôter de la douceur de l'ombre, la douleur du Christ en croix. La douleur. La douleur crue, brutale. Ici les contours sont moins flous : plus de gris-bleuté, d'ombre ou de nécessaire repos. Rien d'autre que le noir. Et c'est ce noir que pour nous, le Christ porte. Mais c'est aussi cela, qu'en ce moment précis, il porte sous les bombes. Et pour d'autres que nous. Pour de plus fragiles, pour de plus faibles, pour hélas, aussi, de plus petits que nous. De tout petits. Il porte l'innocence abandonnée à la fragmentation d'obus. La nuit lui pèse, il est parti, nous a quitté. À notre tour abandonnés, comme nous avons abandonné, mais sans jamais avoir le courage de nous abandonner nous même.
Alors, nous laissant l'ombre, seul chose pour nous supportable, le Christ porte à lui seul le sombre, aux limites assurément tranchées du noir. Et cela en sacrifice. Pour que tous, nous saisissions l'évidente nécessité de la croix. Laissons-nous donc porter, et, par la probable tristesse des Apôtres qui laissait encore un peu de place à l'espoir de le revoir, laissons à la seule foi le soin de nous guider. Car c'est une bien lourde nuit qui nous attend. Une bien lourde nuit, oui;  mais de Prière légère. Assurés que nous sommes de voir, au-delà de nos désespoirs, le jour se lever de nouveau. Dès demain peut-être.
par Lionel DEGOUY publié dans : Spiritualité communauté : De rêves en passions
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Vendredi 29 février 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.
 
Le pardon est un phénomène aussi archaïque et peu politique que la vengeance, et cependant aussi enraciné dans nos sociétés contemporaines. Ils s’opposent ensemble à cette institution proprement « politique » de la justice, qui interdit de se faire justice soi-même par la vengeance, et qui poursuit le criminel même si la victime a pardonné. Bien sûr on peut dire qu’entre la justice et le pardon il y a une complémentarité dynamique : d’ordinaire on ne peut pardonner que ce qu'on peut punir, et la justice cherche autant à remplacer le pardon pour en prolonger le bienfait qu’à remplacer la vengeance pour en abréger les méfaits. Mais la justice est par définition imposable, alors que le pardon ne l’est pas (celui qui demande pardon ne l’obtient pas forcément, et celui qui le donne peut le voir refusé). En justice on rétribue, on cherche à maintenir une sorte d’équivalence de la peine ; le pardon voudrait sortir de cette logique pour donner de recommencer autrement. La justice introduit un tiers qui sépare les antagonistes, et fait écran à l’émotion, à la pitié et à l’horreur. Au contraire on ne peut pas demander pardon à la place de celui qui a commis le tort, ni pardonner à la place de celui qui l’a subi. La justice arrête la spirale du malheur et vise à faire qu’ « on n’en parle plus », avec pour horizon temporel la prescription, et parfois même une amnistie générale. Alors que le pardon suppose, même si la justice est passée par là, de rompre avec le silence de l’amnésie ou du ressentiment : des années plus tard, il rouvre la possibilité de parler. En effet il déborde l’horizon de la responsabilité juridique et pénale, vers un sens plus vaste à la fois de la responsabilité morale et de la responsabilité politique.
Or dans la plupart des situations politiques et historiques réelles, on a affaire à des différends où l'on ne s'entend pas même sur le tort, à des faits irréparables et anciens, dont furent coupables ou victimes des générations disparues. On a affaire à des situations où le crime est trop grand pour être puni, ou trop enchevêtré avec d'autres pour que l'on puisse y discerner les responsabilités pénale, morale, politique. Il n’est pas facile d’introduire un « tiers » qui puisse juger, et qui ne soit pas simplement le tiers institué par la victoire historique des uns sur les autres, ou tout simplement celle des survivants. Ce sont des situations où tout est décalage. Nul n’y peut dire « la pardon est à moi » (qui pourrait dire la vengeance est à moi) et nul ne peut honnêtement demander pardon de ce qu’il n’a pas fait. Qu¹est-ce en effet qui autorise quelqu’un qui n’a pas commis personnellement un tort à s’en repentir publiquement ? Qu’est-ce que ces politiques du remords ? Ne sont-elles pas encore une manière de se donner de l’importance, de se donner le rôle de représentant du passé, de s’approprier ce qui nous échappe ?
Les conditions politiques du pardon, dans ces situations politiques et historiques particulières, sont donc elles-mêmes très particulières. Le pardon suppose ici l’acte public de « se » déplacer pour prendre sur soi la responsabilité historique de ce que l’on n’a pas personnellement commis (les enfants des coupables ne sont pas à priori coupables), et en exprimer le remords. Il suppose de l’autre côté l’acte de se déplacer pour assumer la représentation de la victime (mais les enfants des victimes sont aussi victimes, autrement). Il s’agit de construire cet anachronisme, d’instituer politiquement cette anomalie, et d’installer publiquement ce double déplacement, d’en établir les conditions de représentativité. Pour cela il faut refuser ensemble de croire que l’on puisse oublier et construire un avenir politique sur des bases aussi fausses ; mais il faut aussi renoncer à croire que l’on peut se souvenir (je ne parle bien sûr donc pas des coupables, des victimes ou des témoins directs, qui relèvent du jugement pénal). On entre dans la responsabilité morale et politique du passé historique, et dans son travail de représentation véritable, en acceptant de déconstruire assez les « mémorables » de la communauté politique que l’on représente, pour les obliger à tenir compte de la possibilité d’autres mémoires, d’autres histoires, et de la nécessité pour ces différents mémorables de cohabiter dans le même espace public. C’est tout ce que l’on peut demander aux hommes politiques. Mais le travail de mémoire et de deuil, ils ne peuvent le faire à la place de personne.
par Lionel DEGOUY publié dans : Philosophie communauté : Parlons d'amour
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Jeudi 28 février 2008
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Source de Taizé, raffraichis mon coeur de tes innombrables bienfaits,
Comme tu raffraichis le coeur de tant et tant de jeunes âmes en chemin vers l'essentiel :
L'Amour.
par Lionel DEGOUY publié dans : Spiritualité communauté : Le Monde Spirituel
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Jeudi 28 février 2008
                 Il est certain que tout s’en va. Bien loin de nous. Jusqu’à l’amour, que l’on voudrait nous faire passer pour nécessairement, oui, nécessairement, précaire – il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter Madame Parisot, Présidente du Medef : « l’amour est précaire, pourquoi le travail ne le serait-il pas aussi ? » Sans rire, nous avons donc à rappeler que l’amour n’est pas une marchandise et le travail une marchandise bien différente des autres marchandises.
            Dans ces conditions, promettre c’est mourir. Rêver, c’est être atteint de folie douce. Pourtant, rêver ne serait, en ces temps, pas mal venu. On peut même considérer que rien de véritablement sérieux ne pourra désormais se faire sans promesse directement issue de nos rêves. Mais de quoi rêvons-nous alors même que l’on veut à ce point faire appel à notre pragmatisme. Cet abominable pragmatisme.
            Ce dont nous rêvons, c’est de « tronc commun » d’études générales plus avancé – école obligatoire jusqu’à l’age de dix-huit ans. Ce dont nous rêvons c’est de retraite dès cinquante ans pour les maçons, les boulangers, les carreleurs et d’autres – de retraite à cinquante-cinq ans pour tous. Ce dont nous rêvons c’est de semaines de quatre jours ou de trente-deux heures. Ce dont nous rêvons c’est de huit semaines de congés payés. En clair, nous faisons de nos rêves les promesses de conditions de travail et de vie à la mesure des acquis de notre civilisation. Même si ce dont nous rêvons par-dessus tout, bien entendu, c’est d’amours éternels, de fleurs séchées au sein d’un livre souvent lu, souvent relu. Ce dont nous rêvons par-dessus tout c’est d’herbe grasse et de pommiers en fleurs. Cela pour reconstruire les bases d’une démocratie plus sûre d’elle. Plus belle, aussi.
            Pour maintenir tous nos espoirs, tel Camus, citons Pindare : « Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible. »
           

            « On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique ? Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la Politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais. » C’est en ces termes que Jean-Jacques Rousseau s’exprimait dans le préambule du livre I du contrat social, en 1762. Le Politique, ici, se trouve à la bonne place ; à celle qui est la sienne : c'est-à-dire qu’il se situe partout où le rêve est possible.
            Alors il faut être rêveur pour véritablement penser ou repenser nos institutions ! Et le peuple est rêveur. C’est pourquoi, bien que par la force des choses il ait nécessairement les pieds sur terre, il ne faut pas se résigner à voir ce peuple ne jamais lever la tête et se mettre à rêver de jours meilleurs, d’amour de l’autre, d’espoirs réalisables.
            C’est le rêve seul qui pourra nous porter hors de nous-mêmes, au-delà de nous-mêmes. Dans le futur tout comme dans le présent. Le futur : de sombres perspectives en vérité, si nous n’y prenons garde ! Le présent : des dirigeants inaptes à regarder l’horizon, mais le bout de leurs chaussures. Des dirigeants inaptes aux rêves des autres, inaptes à nos rêves, inaptes même aux leurs. Inaptes à la salvatrice utopie, rendus malades qu’ils sont par ce sale mot de pragmatisme. Le pragmatisme : surtout ne rien brûler. Et surtout pas nos cœurs aux flammes de l’amour du prochain. Quand rêverons-nous d’amour si ce n’est en ces temps de décomposition, quand donc imaginera-t-on un autre monde possible pour chacun ? Un monde où les enfants ne disparaîtront plus sous les bombes ? Quand donc rêverons-nous enfin d’un monde meilleur, loin des calculs, de la bassesse de vue et de l’improbité intellectuelle ? Car, à la fin, ce sont des possibilités de rêves qu’on nous chaparde ! Et les bienfaits de l’utopie en tant que devenir possible.
 
 
            Or, il n’est nul besoin de s’observer longtemps pour constater que nous souffrons. Ici. Ici, nous souffrons. D’où peut bien nous venir cette angoisse ? Alors même que nous disposons à loisir – riches que nous sommes – de la mélancolie, des larmes de l’amour et d’un soleil qui chaque jour nous offre son déclin. Car la mélancolie, l’amour et le déclin sont pour nous des valeurs sûres tant elles sont aptes, ces valeurs, à nous sortir de l’angoisse, de la peur. Se sauver par les larmes. Par les larmes, oui. Se sauver dans la perte plus que dans l’orgueil ou la soi-disant victoire sur soi-même. En effet : « qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une seule coudée à la durée de sa vie ? » dit l’évangile selon Matthieu. Or, le pleur n’est plus inquiétude, le pleur n’est plus orgueil, le pleur n’est plus victoire mais perte salvatrice. Et c’est ainsi que nous nous trouvons au point où devient possible une véritable re-naissance. Re-naître. Voilà ce qui nous est nécessaire : ce soleil en déclin, annonciateur de renouveau. Oui, demain sera un autre jour.
 
 
            Voila bien un point sur lequel on ne peut revenir : s’il est une obligation, c’est celle de se battre sans discontinuer pour posséder la liberté d’imaginer pouvoir aimer sans fin, loin de l’idée que l’amour ou le bonheur n’ont qu’un temps.
            J’aurais cité Rousseau, Pindare, le Christ et c’est encore que je les citerai, c’est encore que j’en citerai d’autres. Les sujets ne manquent pas : l’utopie, le rêve, la foi en des lendemains radieux pour nos frères et nous-mêmes, l’incommensurable – j’ai bien dit l’incommensurable – douleur du monde. Il nous faut donc tout discuter, tout reconstruire, pour que demain devienne vraiment un autre jour : revenir à l’essentiel par la chaleur et l’innocence des larmes de notre enfance. Car, à la vérité, les cœurs de pierre n’existent pas. Puisqu’il y a l’amour que nous avons reçu du ciel et des jeunes filles en fleurs.
 
 
            Et si l’amour n’était pas précaire ?
par Lionel DEGOUY publié dans : Humeur communauté : Libre parole-Libre Information
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Jeudi 28 février 2008
Olivier Abel est membre du Comité consultatif national d’éthique. il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.
L’Elysée a donc décidé de réformer le Comité consultatif national d’éthique et de nommer un nouveau président, en remplacement du professeur Didier Sicard, à sa tête depuis 1999. Et c’est sans un mot de consultation ni de gratitude pour le travail effectué, par la presse, que l’entourage de Nicolas Sarkozy a fait connaître ses intentions.
Je voudrais dire pourquoi j’estime que c’est une erreur politique. Je suis membre du Comité depuis plusieurs années, et je connais le professeur Didier Sicard, et je crois d’abord qu’il serait erroné de croire Sicard et le Comité isolés dans leur tour d’ivoire, sans prise sur les questions concrètes (comme il a été dit), et sans renommée.
Didier Sicard n’est pas seulement une sentinelle du protestantisme, mais un digne représentant de l’ensemble du monde chrétien, connu et soutenu par la majorité des catholiques. Quant au comité, qui fut le premier comité d’éthique au monde, il a un prestige international tel que Sicard avait pu obtenir justement début septembre une réunion internationale des comités pour voir comment coordonner leur action dans l’opinion publique mondiale.
Ce que Didier Sicard a développé et qui peut gêner des décideurs qui demandent des avis simple et faciles, c’est une culture de la réflexion et de la discussion qui élargit les questions posées pour y pointer les vrais débats de société, au lieu de les limiter à des réflexions techniciennes. Le résultat, c’est que ce Comité emmerde tout le monde par ces complications et devient un point d’appui pour la contestation.
Sur des thèmes comme la santé en prison, le dépistage précoce de la délinquance chez les enfants, ou les tests ADN, par exemple, les récents avis du CCNE ont en effet pu être critiques à l’égard de la politique gouvernementale. Et ce n’est pas fini, puisque nous travaillons actuellement, entre autres, à un rapport sur « prison et psychiatrie » dans le contexte de la rétention de sûreté.
Mais la véritable erreur politique est encore ailleurs à mon avis. Pour comprendre le fond du problème il faut d’abord rappeler que nous n’avons pas autorité pour faire la loi, que nous sommes seulement consultatifs, mais que nous sommes là pour poser des questions et faire vivre le débat. Nous ne sommes pas là pour répondre aux questions, mais pour chercher à formuler les questions profondes. Et ce que les conseillers de Sarkozy semblent avoir du mal à comprendre c'est combien l'absence de contradiction démocratique interne aux institutions, l' "unanimisation" de l'opinion publique, fait le lit des retournements de l'opinion versatile que nous voyons aujourd'hui.
Ne nous y trompons pas : le gouvernement ne nous reproche pas notre manque de pouvoir au contraire, il nous reproche de ne pas être assez une instance de pouvoir, une agence d’aide à la prise de décision. Le gouvernement ne sait pas quoi faire de notre autorité. Dans la Rome antique, le Sénat n’avait aucun pouvoir, mais il avait l’autorité d’approuver ou de ne pas approuver le pouvoir consulaire. Ce dernier pouvait passer outre les recommandations du Sénat, mais un pouvoir sans autorité est faible.
L’erreur politique serait de vouloir supprimer toutes les instances qui, à côté du pouvoir gouvernemental, l’autorisent — et qui n’ont cette autorité que parce que parfois, elles n’apportent pas leur approbation.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Rassemblement de gauche...
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Mercredi 27 février 2008
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par Lionel DEGOUY publié dans : Spiritualité communauté : De rêves en passions
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Mercredi 27 février 2008
Longtemps les Hommes m'ont dégoûtés. Je me suis cru souvent dans l'obligation de les imiter. Et je les ai imités. Désormais c'est fini, je veux ma mort, quand je n'aime plus. Je ne veux plus mourir du rien qui submerge trop souvent nos idylles, et depuis trop longtemps, sans que plus rien ne les empêche d'être mortelles, sans que rien ne leur donne raison. La folie n'est plus notre lot et nous disparaissons du manque de déraison d'amour. Les curés s'en réjouissent. Et les pasteurs, aussi. Les banquiers, les psychiatres, les journalistes, les politiques ; tout le monde s'en réjouis, surtout l'enfer.
            Que faut-il faire pour étouffer le flot toujours plus menaçant de l'inaction des âmes et de leur mort ? Combattre à coup de folles amours les insensés qui de toutes parts surgissent à nos émois, et nous les volent pour les anéantir.
            De la folie d'amour, qu'est-ce qu'on a fait ? Cette fadeur qui nous étouffe et qui nous tue. Il faut que cela cesse. Il nous faut vivre éternellement la grâce et ne plus avoir peur. Toujours être pour l'autre ce que l'on est vraiment. Ne pas dire non, jamais. Et puis s'abandonner, brûler de tous les feux ; à en mourir. Et en mourir. De l'énergie qui en découle créer le beau. Sans concession, s'abandonner à l'autre. Émouvoir la nature au point de la faire suffoquer peut-être.
            Car enfin, pourquoi donc on s'obstine à dire que l'on ne s'aime pas ? C'est quoi ce besoin de pleurer seul, cette peur ? C'est le mystère.
            On meurt des temps figés, des questions inutiles, des engagements faciles. Mais rien n'empêchera jamais les méchants d'être méchants, la bête immonde d’être à certains vitale, le malsain d'être immuable. L'arme absolue ne combat plus que l'innocence et, pacifiés, nous sommes l'agneau face au couteau.
            C'est la mélancolie qui nous sauvera, un jour, tout à la fin, de tout ce miasme incohérent et sans visage, de cette horreur qui fait pleurer, de cette souffrance. C'est de cette paix qu'il nous faut, le coeur attendri de soi-même et des autres, de cet appel où tout s'effondre pour renaître.
 
            C’est comme une révolte, comme un orage une nuit d’été, comme des larmes retenues et essuyées au bord de l’œil, comme une colère rentrée : rien n’a changé, tout est resté. Tout s’est enraciné, là, bien fermement, dans une terre durcie par le soleil. Ce soleil qui pourtant nous donne aussi l’amour, les fleurs et l’arc-en-ciel des vraies couleurs du monde. Des vraies lumières du monde. Lumières éternelles de nos espoirs, de nos esprits, de nos talents. Arc-en-ciel de larmes et de soleil que l’on voudrait voir faire tous les miracles dont il est capable.
            Nous serons toujours forts de nos pleurs. C’est de ces pleurs que vient la renaissance possible de nos amours bafoués, la solidité de notre foi en l’Homme, de nos espoirs les plus fous. André Breton écrivait dans Arcane 17 : « aimer d'abord, il sera toujours temps, ensuite, de s'interroger sur ce qu'on aime ». Puis il décrivait la forme unique que  pouvait prendre la réalisation du rêve auquel il aspirait : « le mystérieux, l'improbable, l'unique, le confondant et l'indubitable amour ». C'est ainsi qu'il parlait du magique instant de la rencontre. C'est ainsi qu'il parlait aussi pour moi du formidable don de Dieu. En particulier de l'une des formes que prend parfois le don de Dieu : du don foudroyant qui entre, presque avec violence parfois, au plus profond de nos fausses tranquillités et de notre assurance pleine d'orgueil. Un don qui sans cesse peut renommer l'Amour et peut le voir de nouveau paraître évident, incontournable, inévitable même. Ainsi, que le surréalisme nous soit contemporain ou non, on sait qu'il est de fort bon ton de ne plus croire en rien et que toutes les idéologies se meurent. Aimer l'Amour à mort est une folie, aimer l'Amour tout simplement est imbécile : voilà ce que l'on entend, voila ce sur quoi tout est sensé se fonder, se construire.
 
            Matérialisme et pragmatisme : voila bien le nerf de la guerre. Puisque c’est désormais partout la guerre. Pour combler le besoin de pragmatisme de certains dirigeants. Leurs besoins d’inaptes à la folie tout autant qu’à l’amour. Inapte à dessiner des traits autres que droits, inaptes aux lignes courbes. Inaptes aussi à la compréhension de la complexité de l’âme humaine, à la compréhension de la complexité des flots d’amour, que peut toujours porter cette âme, de ses capacités à désirer autre chose que les cloisonnements primaires dans lesquels on voudrait l’enfermer. Citons André Breton, toujours : « Chère imagination, ce que j’aime surtout en toi, c’est que tu ne pardonnes pas. Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. Il répond sans doute à ma seule aspiration légitime. Parmi tant de disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande liberté d’esprit nous est laissée. A nous de ne pas en mésuser gravement. Réduire l’imagination à l’esclavage, quand bien même il y irait de ce qu’on appelle grossièrement le bonheur, c’est se dérober à tout ce qu’on trouve, au fond de soi, de justice suprême. La seule imagination me rend compte de ce qui peut-être, et c’est assez pour lever un peu le terrible interdit ; assez aussi pour que je m’abandonne à elle sans crainte de me tromper (comme si l’on pouvait se tromper davantage) ». Plus loin : « le surréalisme, tel que je l’envisage, déclare assez notre non-conformisme absolu pour qu’il ne puisse être question de le traduire, au procès du monde réel, comme témoin à décharge. Il ne saurait, au contraire, justifier que de l’état complet de distraction auquel nous espérons bien parvenir ici-bas. […] Cet été les roses sont bleues ; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs ». Cet homme aura décidément tout dit de notre modernité, dès 1924. Il ne fut pas le seul à prendre au corps la folie de la première guerre mondiale, de ce massacre organisé. Que rajouter à tout cela ? Si ce n’est démontrer l’actualité de ces propos. Pour cela, c’est à nous de lancer l’offensive des utopies, des idéologies.
 
            C’est dans ce cadre que je veux tout à la fois exprimer, sans y parvenir jamais pleinement, une révolte saine tout autant qu’une sagesse nécessaire à l’élaboration de plans d’avenir, de perspectives possibles. De rêve à réaliser. Car il est possible de réaliser nos rêves. Nous en avons, nous, les moyens. Or, ce que l’on attend de nous, peuples autochtones, c’est de ne plus rêver. Ne plus rêver d’amours immortelles, ne plus se souvenir de nos belles années, celles où nous étions jeunes et forcement surréalistes. Et l’on ose désormais nous opposer le pragmatisme, clef de voûtes des discours de l’ensemble de nos dirigeants : il faut être pragmatique. Alors que nous n’avons que faire d’une réalité qui soit monolithique, puisque la réalité n’est pas monolithique, et nous n’avons que faire du pragmatisme qui ne peut qu’étouffer nos vies, malmener nos espoirs, dilapider froidement toute réelle probité intellectuelle. Ce que nous devons imposer, au demeurant, c’est l’utopie. Une utopie de l’amour du prochain, du respect de l’autre ; une utopie facteur de développement d’une humanitude toujours plus digne. Car j’ai connu la misère, le désespoir, la décadence de l’Homme riche à foison. J’ai connu l’absurdité, l’internement psychiatrique, la pauvreté réelle. J’ai vu l’Homme. Et puis j’ai constaté soudain que l’on pouvait mieux faire. Que l’Homme pouvait mieux faire. Cela m’a rendu bien mélancolique de tout ces espoirs vaincus, tout cet amour bafoué, tout ce silence rompu par des phrases assassines, par des actions de haine. Alors même que les Hommes de paix sont légion. Alors que nous nous aimons. Oui, nous nous aimons. Tout le reste n’est que mauvais détournement de ce qui reste l’acte premier : l’Amour.
par Lionel DEGOUY publié dans : Philosophie communauté : Parlons d'amour
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Mercredi 27 février 2008
Le malheur n’est en rien immuable. Non, rien de nos souffrances n’est immuable. Puisqu’il nous reste l’amour et la fraternité, la bienveillance l’un envers l’autre. Cela, nous ne pouvons le nier : Dieu nous garde, en vérité. Par le seul miracle de l’amour.
Et il faut dire que le miracle est une tricherie de Dieu. Que c’est ainsi qu’il lui plaît de chambouler cette saloperie de pragmatisme ambiant, de ces immondes logiques ainsi que cette bonne vieille causalité bidon et de sa prétendue irréductibilité. Pourtant force est de constater que la résurrection possible de chacun dans cette vie présente est une réalité tout aussi sûre que la fragilité ou la douleur des Hommes.
Posséder la conviction profonde que nul ne possède cet imaginaire pouvoir de faire le bien ou le mal : tout autant que le bonheur, le mal ne nous appartient pas. En rien. Tant il est évident que nous le subissons, ce mal, tout autant que nous le procurons. C’est pourquoi il est flagrant que nous ne sommes en rien responsables de nous-mêmes. Nos actes ne sont que d’inutiles efforts que nous sommes contraints de faire pour rester amarrés à nos pitoyables destins, seuls refuges qui nous soient accordés au bout du compte.
Le mieux, à la suite de tout cela, serait encore de prendre à corps perdu tout à la fois la vie, qui partout surabonde, et notre misérable condition d’humains. Il nous faut en avoir la conviction.
Cet espoir simple est celui de l’Homme libre : malgré la fatigue générale de nos corps, nous trouverons toujours la force de pleurer.
Ne serait-ce que parce que chacun peut constater que la nuit, il est possible de voir tous les soleils du ciel, alors même que le jour nous interdit de regarder le nôtre en face.
par Lionel DEGOUY publié dans : Errance communauté : Parlons d'amour
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