Jeudi 24 janvier 2008

               Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.




               Nous sommes dans un temps où l’on n’existe qu’en multipliant les connexions, les projets, les contacts, les courriels et les coups de fil. Et les possibilités techniques liées à l’internet et à la téléphonie mobile ont bouleversé nos liens, notre sens de l’espace et du temps, l’organisation psychique et presque physique de nos besoins, et jusqu’à nos formes de fidélité. Nous reparcourons régulièrement la liste de nos amis, de nos proches et de nos lointains, de nos correspondants, et nous devons de temps en temps réactiver les contacts pour bien manifester que nous sommes là, que nous existons, que nous n’avons pas lâché le lien. C’est paradoxal pour une société fondée sur l’émancipation, sur la faculté de se délier. Mais c’est ainsi que va la société de réseaux, une société où tout bouge tout le temps, où il n’y a plus rien de solide, où tous les liens peuvent être déliés, et où rode l’exclusion. Malheur à ceux et celles qui n’activent pas leurs connexions, ils sont voués à disparaître peu à peu des carnets d’adresses, à disparaître peu à peu du monde commun. Notre besoin frénétique d’être branchés, de relancer nos attaches, traduit peut-être notre angoisse d’être abandonnés, désafiliés, inutiles et inemployés.
              Aujourd’hui, quelqu’un qui a un grand carnet d’adresses, qui reçoit des messages de toutes parts et qui en renvoie dans toutes les directions, c’est quelqu’un de bien, quelqu’un d’important. Ce que je me demande d’abord, c’est si ce n’est pas une des formes les plus terribles de l’aliénation, si la forme prise par notre société n’est pas un vaste mensonge qui nous fait croire que nous n’existerions pas sans devenir nous-mêmes une boule nerveuse de liens qui doivent s’accumuler et rester tous ensemble sans cesse possibles. Ce n’est pas seulement que par ce biais nous sommes de plus en plus dépendants de nos téléphones portables et de nos branchements, auxquels nous sacrifions une part croissante de nos budgets, de notre énergie, de notre temps — dans une véritable addiction, une drogue qui voudrait des doses de plus en plus fortes de temps de connexion. C’est que ceux qui sont vraiment les « maîtres » savent se cacher dans ce brouillage, laisser mourir les connexions inutiles, et ne garder que les connexions qui comptent.
            Ce que je me demande ensuite, et surtout, c’est si tout cela ne trahit pas plus encore un manque de confiance. Après tout, si nous étions plus fidèles, nous aurions aussi plus confiance dans la fidélité des autres, nous aurions moins besoin de montrer tout le temps que nous sommes fidèles. Nous aurions moins besoin de réactiver sans cesse les liens, les projets, les e-mails, les SMS, les coups de fils et les contacts. Ainsi, une présence presque sans contact pourrait aussi attester la possibilité d’une fidélité toute autre, d’un autre rythme, d’un autre rapport au temps et aux autres que cette société frénétique. Elle attesterait une tout autre proximité. Oui, je crois qu’il nous manque un peu de cette fidélité tranquille, qui serait un bouleversement aujourd’hui inimaginable de nos modes de vie.
            Pour trouver le chemin de cette fidélité, il nous faudrait reconnaître, inventer mais aussi découvrir ce que sont nos attachements. Depuis plusieurs siècles, nous n’avons cessé de vanter les mérites de l’émancipation, de l’autonomie par laquelle un individu rompt avec les liens qui le tiennent en servitude ou en domesticité. Nos vrais liens devaient être des liens librement choisis. J’ai moi-même une grande admiration pour cette invention d’affinités électives, de libres alliances, de libres-attachements, qui a fait la grandeur de la modernité. Mais est-ce que l’émancipation véritable n’est pas justement de reconnaître que nous avons des attachements qui demeurent toujours déjà-là, de reconnaître que nous ne saurions vivre sans porter en nous des fidélités presque enfantines, et plus radicales que toutes les connexions que nous nous choisissons ? Et qu’est-ce justement que la sortie de la minorité, sinon la faculté de gratitude, la faculté de reconnaissance ? C’est alors que nos attachements seraient vraiment libres, et non cette frénésie de connexions qui nous démène.
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Rassemblement de gauche...
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Mardi 22 janvier 2008
Le dialogue et l’échange sont les valeurs suprêmes et irréductibles de la laïcité tout comme elles le sont de la démocratie. En aucun cas ces valeurs ne sauraient être l’apanage de telle ou telle des religions pratiquées sur notre territoire ou bien encore de toute forme d’athéisme ou d’agnosticisme. Elles sont, ces valeurs, indissociables d’une foi inconditionnelle en la tolérance et le respect de l’autre. Elles sont un humanisme. Elles sont un espace de liberté construit par les larmes et le sang de nos anciens. Ces valeurs de liberté totale de conscience ne peuvent être remises en cause par un ensemble restreint d’individus. Pourtant elles font l’objet d’attaques incessantes et leur remise en cause est encore le fait de belliqueux, ouvrants la porte à nombre de conflits, de batailles inutiles. Nous ne saurions tomber dans ces travers et nous laisser submerger par ceux qui voudraient les mettre à mal, les voir s’effondrer.
En 1905, devant la toute puissance de l’église catholique, les représentants des confessions protestantes et israélites, notamment soutenus par l’ensemble des forces humanistes, ont fait fléchir le pouvoir en place afin que chacun puisse être libre de penser ce que bon lui semblait et puisse exercer son propre culte ou démarche intellectuelle ou spirituelle. Cela ne coulait pas de source, loin s’en faut. Ce combat fût un combat de longue haleine, dont l’origine remonte à la nuit des temps : longtemps la liberté de conscience ne fût qu’un doux rêve, quand elle n’était pas le fait de guerres sanglantes. Dans les années vingt, nombres de penseurs, d’écrivains, de poètes ont sué leurs lignes et phrases pour préserver les acquis, en créer d’autres et pour élaborer les fondations de notre contemporanéité. Depuis ces années-là nous pouvons constater que leurs efforts furent prolongés par d’autres penseurs, d’autres poètes, mais aussi d’autres militants. Des militants de chaque jour, des militants du dialogue et du maintien des acquis. Contre toute remise en cause des libertés chèrement acquises. Aujourd’hui, je peux me rendre à la messe, au culte protestant, dans une synagogue, une mosquée ou bien encore une loge maçonnique. Je peux aussi ne croire en rien et ne vouloir d’aucunes de ses démarches spirituelles ou humanistes. Il ne faudrait pas sous estimer le fabuleux don qui nous fût fait par ceux qui ont combattu pour que nous nous levions chaque matin sans le poids d’une croix, d’une équerre ou d’un voile. Mais aussi la liberté de voir en cette croix, cette équerre ou même ce voile, une forme de liberté possible. Nous touchons là peut-être aux limites de notre conception de la liberté. Voilà pourquoi le dialogue seul, long, mesuré et pesé peut nous sortir de l’ornière communautariste et rétrograde. Nous sommes tous concerné par ce piège tant nous y plongeons souvent, sans bien vraiment en être conscients : tel est athée qui ne manque pas de s’effondrer devant la majesté d’une cathédrale ou la finesse des mosaïques et du jardin de telle ou telle mosquée, tel autre, agnostique, s’émerveiller face à l’étrange transcendance de l’amour, tel positiviste constater l’irréel des objets qui l’entourent.
Bien sûr l’athée peut apprécier le beau, l’agnostique sans nul doute être amoureux, et le positiviste rêver ce qui l’entoure : c’est que le beau, l’amour et l’ineffable création nous sont offerts, à tous, et ce dans la plus belle des gratuités. Pour le dialogue et l’échange, nous sommes partout certains de trouver l’amour plus que la haine, la fraternité plus que la guerre, la beauté plus que l’horreur. Dés lors que nous le voulons bien.
Car il y a toujours cette fille qui passe dans la rue, ce soleil, ces gosses qui hurlent à la vie, ces ballons qui volent. Et si le bonheur était tout près de nous ?

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Parlons d'amour
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Lundi 21 janvier 2008
           Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.


            Enorme, le Congo. Une énorme fabrique d’orages. Un énorme fleuve. Un énorme potentiel de ressources naturelles. Et là où, après une guerre civile qui a fait 4 millions de morts, je m’attendais à trouver des villes résignées aux meurtres et à l’effondrement, j’ai d’abord eu la gratitude de sentir un énorme désir de vivre. Sourire des milliers d’enfants shege, abandonnés dans les rues de Kinshasa et dormant dans les cimetières. Courage des adolescents qui élèvent leur corps, tout ce qui leur reste souvent, à la dignité de temple de Dieu. Elégance des dames agrippées aux portes des minibus. « Bayandas » poussant leurs vélos chargés de 300 kg sur 500 Km pour 50 dollars, avec un foi du désespoir qui ne les empêchent pas de s’arrêter le dimanche pour entendre la gratitude d’exister : « bimpa bê », c’est trop bien ! N’est ce pas le commencement de la parole de Dieu sur le monde ? Quelle émotion pour moi d’entendre cette parole ainsi attestée, dans de telles circonstances, et avec une telle force !
Et pourtant, le Congo démocratique (ex-Zaïre) ne tient aujourd’hui que par un vide central, un effondrement des institutions. C’est un chaos qui ne tient debout que parce que les autres puissances internationales s’entrempêchent de l’accaparer. Depuis les occidentaux qui pillent le pétrole, le coltan nécessaire à nos électroniques, l’or, le diamant, en passant par les pays voisins, jusqu’aux habitants qui pillent ce qui reste, abandonnent leur famille et leur terre pour tenter d’aller trouver quelques diamants, tout est pillage. Les femmes glanent, cueillent les herbes, les chenilles et les nourrissantes larves. Je réalise combien le geste de « prendre » est essentiel à la vie, plus originaire peut-être que le don. Et qu’il y a, dans cette société sinistrée, une éthique de la prédation : on ne prend jamais tout, on prélève juste ce qu’il faut.
Comment étudier à l’Université presbytérienne de Ndesha ? Et au-delà du plaisir d’y venir avec un enfant du pays, Philippe Kabongo qui y étudia, comment puis-je prétendre y enseigner, même 15 petits jours ? Il faut retrouver, dans cette précarité générale, des gestes élémentaires : s’asseoir comme sous un arbre avec d’autres assis autour, et penser, parler, écouter. A la faculté de droit (64 étudiants dont 3 filles) j’ai tenté d’introduire à la philosophie éthique, politique et juridique de Ricœur. Un bon penseur pour aider à penser une sortie du conflit qui respecte la conflictualité de la condition humaine — j’ai aussi donné une conférence en ville, devant un public attentif, sur cette nécessaire séparation de l’histoire et de la mémoire, des morts et des vivants, dans un contexte de crise de la mémoire collective, où le monde visible est comme écrasé par un monde invisible nourri du malheur. A la faculté de théologie (50 étudiants dont 8 filles), c’était l’œuvre et la pensée de Calvin. Leur mémoire l’exige, après tout, et ils peuvent y puiser non seulement un rapport au texte biblique qui leur donne de quoi résister à un pentecôtisme envahissant et déresponsabilisant politiquement, mais aussi le sens de l’institution comme alliance et pacte. J’ai apporté des petits polycopiés (une simple copie est déjà presque hors de prix pour eux), et je compte sur la bibliothèque pour qu’ils attrapent le geste de lire ces auteurs et de continuer.
Mais la bibliothèque, qui était encore relativement bien équipée il y a 20 ans, ne reçoit plus les abonnements, et les livres fondamentaux manquent — comment sécuriser un acheminement ? Et puis le soir les étudiants doivent d’abord cultiver eux-mêmes le manioc pour préparer, à même le sol, leur unique repas du soir. Nous sommes dans les faubourgs de Kananga (ville de plus d’un million d’habitant, quasi sans voiture, qui s’éclaire à la lampe à pétrole) ; une ligne électrique à haute tension passe non loin, qui va vendre l’électricité de l’estuaire du Congo à la Zambie, parce qu’ici personne ne pourrait l’acheter. Pour l’Université presbytérienne, trois heures d’électricité sur le campus, cela veut dire chaque soir 15 litres de pétrole, soit 30 dollars.
Le premier mot que j’entends, dans la bouche de tous, enseignants, étudiants, c’est « nous sommes enclavés ». Et moi qui rêverais d’être un peu plus enclavé ! Quel partage du monde, entre ceux qui meurent de trop d’échanges et ceux qui meurent d’en manquer ! Peu à peu je comprends que c’est le point central sur lequel il nous faudra mettre le paquet. Je rêve : si l’on pouvait installer là bas une mini-station internet, avec tout ce que cela implique, ressource électrique, antenne satellite, ordinateurs, d’un clic ils pourraient aller chercher leurs informations ailleurs, nous adresser leur expérience et nous communiquer leurs idées, qui sont souvent d’une étonnante acuité. Mais il faut pour cela qu’ils apprennent à respecter et à penser leur propre expérience, à la mettre en valeur. Je rêve encore : je voudrais qu’ils ne cèdent pas trop vite aux sirènes du lointain, qu’ils reviennent plus tranquillement à la maison, je veux dire à leur propre habitat, si merveilleusement porteur de cohabitation. N’auraient-ils pas une théologie à proposer, de cela, qui soit tellement plus africaine que les dialectiques post-coloniales encore si piégées ?
Les femmes, qui portent le pays à bout de bras car c’est elles, en fait, qui nourrissent tout le monde, sont beaucoup plus proches de cela. Nous sommes venus, Philippe et moi, chargés aussi d’une mission envers 8 filles, auxquelles nous apportions une bourse, et nous avons bien senti ce décalage entre la compétence réelle de ces filles et la difficulté encore à se faire pleinement reconnaître dans leur Eglise. Et puis les femmes sont souvent les premières victimes d’un sida endémique contre lequel tentent de se battre, avec des moyens d’information de fortune, nos jeunes pasteurs ! J’ai parlé du pentecôtisme : mais c’est que nous avons affaire là-bas à une religion de survie, à des psychismes de rescapés. Cela s’entend dans la puissance de l’invention musicale, des chœurs qui chantent le soir sous les arbres, partout. Cela se voit dans les enseignes peintes à même chaque petit commerce, illustrées de versets. Et dans ce minibus rouillé, défoncé, surchargé, sur lequel j’ai eu le temps de lire : « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ».
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : De rêves en passions
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Samedi 19 janvier 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur à l'institut protestant de théologie de Paris.


         C’est d’abord sur le papier glacé des magazines, sur les murs du métro, à la télévision, qu’on les rencontre. Des filles ou des garçons sans épaisseur nous offrent, avec une tranquille impudeur, des rencontres sans contact, parfaitement lisses, sans frottement presque, sans attachement. Ces figures semblent dire, ou se laisser faire dire par ceux qui les mettent ainsi en page : les contacts sexuels sont seulement funs et sans importance, ou bien parfaitement idéaux, et indolores. Est ainsi suscitée une ambiance sexy, un état permanent de semi-érection, d’excitation légère et presque inconsciente, mais générale.
Dans cette ambiance, nos désirs sont aliénés, comme s’ils ne pouvaient que suivre le pointillé des suggestions publicitaires. Leurs plus grandes trouvailles, parfois admirables de séduction, forcent notre agrément. Elles nous ôtent le plaisir de trouver nous mêmes les attitudes, les mots, les gestes de notre désir. Se répand ainsi le sentiment d’un déjà vu, d’un toujours déjà vécu, d’un à quoi bon : on abandonne la chose à ces figures qui semblent la faire si bien. On devient spectateur vaguement sympathisant ou hostile.
Mais il y a davantage que cette subtile aliénation consumériste à partir du foyer intime de notre désir : notre société est globalement managée, et le monde du travail tout entier, par le plaisir. Ce management consiste à référer toutes nos activités au plaisir immédiat que l’on doit y prendre — cela permet d’exiger de ceux qui travaillent qu’ils se donnent au delà de toute rétribution. Car aujourd’hui il faut être créatif, flexible, dynamique, sexy, et pourvoir tout faire comme si on le faisait pour le plaisir. Cette façon de référer toutes les activités au plaisir immédiat que l’on peut y prendre serait l’indice d’une activité heureuse et réussie.
C’est pourquoi on peut bien parler d’une tyrannie du plaisir dont nous nous vantons, ce qui est pour le philosophe américain Stanley Cavell la tartufferie du monde moderne. On affecte aujourd’hui l’hédonisme comme jadis on affectait la vertu : tout est permis, à condition que ça imite bien le plaisir. C’est le comble de notre féroce conformisme ! Et ce discours sans réplique se renforce du sentiment que nous participons ainsi du grand combat des Lumières contre les ténèbres du passé judéo-chrétien. Comme si l’antiquité gréco-romaine n’avait pas subordonné la sexualité à la procréation ou à l’acte de domination sur des esclaves passifs ! Et comme si l’éloge de la chasteté n’avait pas alors été vécu comme une libération sexuelle ! 
Plus récemment, ceux qui ont libéré la conjugalité de sa subordination à l’ordre de la reproduction et de la filiation, pour en faire une libre alliance, ce ne sont pas les libertins, mais les puritains révolutionnaires, et ce n’était pas de l’angélisme. Si le grand poète Milton invente le divorce, et refuse de « tourner ainsi la meule d’une copulation pénible et servile », c’est parce qu’il refuse que les rapports serviles soient réintroduits pas le biais des rapports sexuels obligatoires, qui ne laisseraient que la « coquille vide d’un mariage tout extérieur », hypocrite et obscène quand il n’y a plus ce bonheur de conversation qui fait le couple.
« L’obligation de jouir est une évidente absurdité », écrivait Kant. Et l’envie est ce qui rend tout plaisir impur, cette petite vantardise qui toujours s’en mêle. Sans cela, chaque plaisir serait paradisiaquement singulier. Nous savons cependant qu’une joie, qu’un plaisir, n’existent vraiment qu’à être communiqués, et partagés. Que serait un plaisir non communicatif ? C’est ici notre vrai point de résistance : on ne peut se replier dans le « paradis » consolateur d’un amour sans sexe. La société « sexy » porte justement le rêve d’une indifférenciation sexuelle, la nostalgie d’une présence où rien ne manquerait, du retour à un jardin d’Eden peuplé d’hermaphrodites heureux. Mais l’Ange à l’épée flamboyante nous en barre à jamais le chemin. Et nous voici sexués, incapables d’un bonheur solitaire, et désireux d’une société vraiment heureuse.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Chrétiens
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Mercredi 16 janvier 2008
Olivier Abel est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris. Il est membre du conseil consultatif national d'éthique.
 
  Longtemps la question féminine a été au cœur de nos préoccupations. Sans doute parce que la femme, restée au foyer et moins instruite que l’homme, a longtemps été la gardienne des traditions, comme le notait jadis Jules Michelet pour se plaindre de la dichotomie que cela introduisait au plus intime de la société française. Ou bien au contraire parce que la femme, par son désir légitime d’émancipation, a bouleversé de proche en proche et radicalement nos conceptions de la famille, de la société, de la politique. Mais aujourd’hui c’est une question masculine qui est en train de surgir, dont nous n’avons pas fini de mesurer les effets. Où sont les hommes ? Qui sont les hommes ? Qu’est-ce qu’un père, qu’un époux ? A quoi bon être physiquement plus fort que l’autre sexe, dans une société où, jusque dans les métiers de la sécurité, la force compte moins que l’habileté et le soin ? Ainsi les femmes, plus flexibles, plus capables de complexité, semblent-elles plus à l’aise que les hommes dans notre monde post-moderne.
Ce n’est pas que l’émancipation et l’égalité des sexes soient définitivement acquis et généralisés. Mais parce qu’un nouveau problème est venu compliquer la situation. En effet les femmes ont encore besoin d’émancipation, et préfèrent être seules à tout porter que d’être placées en situation de dépendance. Les hommes cependant subissent de plein fouet et brutalement, plus massivement encore que les femmes, les phénomènes de l’exclusion, de l’inemploi, de l’inutilité. Une femme qui travaille n’aura pas mauvaise conscience d’employer une autre femme pour ses travaux domestiques ; et si elle ne travaille pas, elle a d’autres rôles sociaux majeurs à assumer, elle qui s’est habituée à faire tout en même temps, elle ne disparaît pas de l’espace commun, surtout si elle a des enfants. Mais un homme au chômage se sent superflu, inutile, il n’est plus rien. C’est donc la forme du problème qui se pose à nous sous une forme que nous simplifierions ainsi : les femmes ont besoin d’une émancipation qui les délivre des servitudes, quand les hommes ont besoin d’un attachement qui les retienne de l’exclusion.
C’est une forme simplifiée de la question, parce que dans la réalité tout est plus mixte que cela, mais on reconnaîtra que c’est là une des façons dont nous interprétons aujourd’hui la différence des sexes. Depuis la nuit des temps nous n’avons cessé de cultiver l’ordre ou le désordre de cette différence, d’en expérimenter les règles et les passions. C’est comme si nous ne pouvions déconstruire nos rôles qu’en inventant de nouveaux partages, qu’en essayant des rôles inédits, sans jamais pouvoir atteindre un sol ou un socle que nous pourrions dire naturel. Longtemps les hommes ont été préposés aux violences guerrières, hostiles, étrangères, quand les femmes ne connaissaient que les violences intimes et tragiques, celles de la famille et de la maison. Longtemps les hommes ont manifesté leur compétence dans la joute oratoire par leur faculté de généraliser, et les femmes ont manifesté leur compétence narrative par leur faculté d’entrelacer les situations particulières. Longtemps les hommes se sont épanouis dans une sorte de polygamie plus ou moins assumée, et les femmes se sont montrées plus entières, plus aptes au divorce, peut-être.
Je ne sais pas si ces oppositions simplistes marchent encore, mais souvent les hommes me paraissent un peu comiques, parce qu’il leur arrive des catastrophes qu’ils ne voient jamais venir ; alors que les femmes me paraissent plus tragiques ou plus fatalistes, comme si elles savaient très tôt à quoi s’en tenir. Mais il est une différence qui commande celles-là, et qui est aujourd’hui sous-estimée. Les femmes ont la maîtrise de la vie et de la mort. Je veux dire que ce sont elles qui décident, en dernier ressort, de faire un enfant ou non. Avec les moyens de contraception et de procréation d’aujourd’hui, c’est sur elles que repose ce choix tragique qui les engage entièrement. Ainsi les hommes ne sont plus de nos jours, face à cela, dans la situation de Dieu-le-père : ils sont dans la situation plus incertaine de Joseph, acceptant d’être le père d’un enfant qui leur arrive. Cette condition masculine est au fond superbe, mais elle porte dans ses flancs un retournement de l’ancienne dialectique de l’homme et de la femme, et nous n’avons pas fini d’en découvrir les dilemmes.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Rassemblement de gauche...
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Jeudi 3 janvier 2008
Il m'arrive de faire un peu de prosélytisme en faveur de la « Ligue des Droits de l'Homme », et je suis toujours aussi interpellé de voir comment l'argument qui m'est le plus souvent avancé pour écarter l'idée d'un militantisme « des Droits de l'Homme », c'est que ces Droits de l'Homme n'existent pas. Ainsi, les Hommes ne naissent pas libres et ne sont pas égaux en droits. Ainsi, chacun devrait pouvoir porter plainte dès demain pour diffamation ou pour abandon des obligations de l'état à préserver les plus fragiles et les plus démunis ; ou encore saisir la Commission Européenne des Droits de l'Homme pour un internement psychiatrique abusif. Mais n'est-ce pas la frilosité qui nous empêche de devenir un peu plus libres et un peu plus égaux en droits.
Car si les Droits de l'Hommes existent, et ils existent, ce n'est jamais éternellement. A ce titre il s'agit bien ici de Droits positifs, c'est à dire de droits inscritsdans les textes, votés. Ce qui signifie en clair qu'il est toujours possible d'inscrire autre chose, de voter autre chose. On le voit bien en ces moments de grande remise en cause de droits pourtant anciens. Du temps des parents de mes parents. Pour cela, les Droits de l'Homme constituent un combat constant, un combat de chaque jour, un combat que je qualifierais de « vigilance ». Du moins tant qu'ils ne seront pas constitués en véritable force de mobilisation autant qu'ils sont constitués en force de proposition. C'est là, il me semble, précisément le rôle de la « Ligue des Droits de l'Homme ». Ce sur quoi elle devrait peut-être travailler.
Un peu partout en France, au lendemain du 21 Avril 2002, cette prise de conscience semblait l'emporter sur le dangereux désir de se faire valoir, sur l'arrivisme régionaliste, sur les ambitions personnelles. Nombreux pourtant étaient ceux qui à défaut d'avoir prévus « l'événement », n'en furent pas surpris, tant était présent dans la campagne électorale, et bien avant elle, une espèce de goût malsain pour le soupçon ou pour la culpabilisation de l'innocence (je parle ici, entre autres choses, de l'étrange façon avec laquelle on accusait à ce point les enfants d'être responsables de tout – rappelez vous les discours d’un Monsieur Chevènement à cette époque, par exemple).
Cela pour dire comment deux hommes, voilà déjà quelques temps, ont été traînés devant les tribunaux pour avoir hébergé, aidé, quelques réfugiés kurdes à Calais. Que risquaient-ils ? Cinq ans d’emprisonnement, rien de moins. Pour avoir aidé son prochain. Les temps sont durs pour l’humanité dépouillée, sobre et simple d’une main tendue, d’un feu qui réchauffe, d’un repas chaud, de gestes faits pour se comprendre, de regards. L’expression juridique correspondante à tout cela étant : aide au séjour irrégulier. Mais tous nous respirons puisque ces deux amis, nos amis, n’ont pas été condamnés mais seulement jugés responsables. Responsables mais non condamnés. Il s’en fallait de peu tout de même.
Replaçons les choses dans leur contexte : voilà maintenant plusieurs années que le centre de Sangatte est fermé. Mais pour autant nombre de réfugiés qui se trouvaient déjà sur place n’ont pas été mis en situation de se sortir du bourbier : pas de logement, pas de moyens de subsistance, pas d’aide médicale hors les associations d’aide aux réfugiés. Au-delà de ces lacunes, somme toute classiques, des liens s’étaient créés, des amitiés peut-être. Il est des conditions qui rapprochent les Hommes. Comment dans ce cas, comme dans tant d’autres, ne pas imaginer l’entraide plus que la dénonciation, le soutien plus que l’indifférence ou la haine. Non, décidément, il n’est pas possible d’imaginer totalement un monde sans amitié, sans amour, sans respect de la dignité humaine.
A quand le prochain appel à manifester de la « Ligue des Droits de l’Homme », à quand un appel à se tenir debout, en silence, pour que les libertés fondamentales ne soient plus égratignées à ce point ?

 

par Lionel Degouy publié dans : Société communauté : De rêves en passions
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Lundi 31 décembre 2007
Il fut une époque, proche de nous, où il était de bon ton de parler de mort des idéologies. C'est encore, hélas, le cas. Mais de quelle idéologie parle-t-on ? En effet, depuis quelques années, les idéologies, notamment marxisantes, font de leurs décombres leur fierté. La fierté de l'idéologie libérale, elle, n'est pas sous les décombres. Les cas concrets se multiplient qui n'ont de sens que pour les idéologues libéraux qui n'ont pas finis de sévir. Pour preuve, au-delà des petits affairismes de chacun, se développe une précarisation générale de la société.

         La valeur travail est sans cesse dévalorisée par la baisse régulière des salaires en valeur réelle et l'on veut nous faire croire que les français n'ont plus le goût du travail. Mais à quel prix et dans quelles conditions ? Combien de temps encore avant de voir nos espérances se réaliser ? Nous vivons de peu mais il n'est pas venu le temps d'être modérés, et nos espérances sont folles, au-delà de l'espoir même. Rien ne s'est fait de beau sans qu'un jour un homme, une femme ne rêvent de jours meilleurs, de soleil, de verdure et d'espoirs fous, irréalisables. Nous les réaliserons. Par un combat acharné contre les tenants d'une idéologie qui elle aussi à fait sont temps : le libéralisme sauvage.

        Il est urgent que se réveillent nos vieilles et saines utopies, nos rêves, nos idéologies. Car en face, point de répits, point de poses. La guerre est là, s’installe. Et pour longtemps. Nous en serons les victimes prochaines si nous ne réagissons pas. Il est urgent d’agir. Ici s’impose la militance, les défilés sous la pluie, le soleil ou la neige. Nous allons devoir nous battre. Contre ces idéologues, contre ces idéalistes. Avec nos rêves et nos idéologies. Car elles ne sont pas mortes, souvenez-vous, elles ne font que sommeiller en attendant qu’on les secoue un peu, qu’on les réveille. Oui, il n’est d’autres espoirs de se sauver hors le fait de faire brusquement renaître ce que l’on croyait définitivement enterré : nos rêves d’impossible. Nos rêves jugés impossibles.

par Lionel Degouy publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Lundi 31 décembre 2007

Ce texte à été sujet du bac de français, en 2006, sur l'académie de Montpellier :

 

Je voudrais aujourd'hui revenir sur la grande blessure, la grande indignation qui a, à juste titre, suivie la mort du petit Romain à Avignon. Quelle tragédie, quelle horreur. On en reste, sur le moment, sans voix. Plein de dégoût. Puis comme l'on n'est pas de ceux qui souffrent le plus - sa famille, ses proches, cette enfant qui se trouvait à ses cotés au moment du terrible drame - on se hasarde à l’analyse, ou à de simples réflexions.
Qu'y a-t-il finalement de pathétique dans cette histoire, hormis la mort absurde de Romain. C'est justement l'absurdité des faits. On peut en effet trouver au moins trois victimes dans cette affaire : Romain bien sûr, sa petite amie et...l'assassin !!! L'assassin : un gosse de dix-sept ans. Un gosse fort dangereux assurément, mais un gosse tout de même. Et l'on peut s'interroger sur une société qui laisse à ce point se développer chez de jeunes adultes une violence qui ne peut qu'avoir un fondement, une raison. Comment en sommes nous arrivé là ? Comment des enfants se trouvent pris à ce point dans l'engrenage de la violence ? Il ne s'agit pas de remettre en cause l'horreur de l'acte, ni de dédouaner sont auteur : fort heureusement tout le monde ne tue pas le premier venu à coup de hache ! Pourtant je ne peux m'empêcher de penser aussi à ce gamin de dix-sept ans. Seul, perdu à jamais lui aussi. Ne doutons pas de son désarroi, ne doutons pas qu'il ressent son destin, plus que jamais difficile à porter. D'une certaine façon l'on peut dire qu'il est déjà jugé.
Comme je l'ai dit, il ne s'agit en aucun cas de minimiser l'acte. Comment, d'ailleurs, le pourrait-on ? Mais il me semble utile à tous, de faire preuve de miséricorde, de compassion. Et peut-être, plus tard, beaucoup plus tard, de pardon. Pardonner : se libérer du fardeau de la rancoeur ou de la haine. Le pardon : ouvrir à tous l'espoir d'un monde meilleurs, d'un monde ou les enfants ne s'entretueraient pas pour un mot de travers, une cigarette, une mobylette. Le pardon : une valeur chrétienne à coup sûr, mais aussi et surtout une valeur humaniste, une valeur de libération de l'être au-delà de lui-même, au-delà de ses souffrances, au-delà de l'oppression des faits, aussi monstrueux soient-ils.
Le jour du jugement, le jury constatera de lui-même la lourde tache qui lui incombe : rester serein dans un climat qui n'amène que difficilement la compassion pour le prévenu. Car il est probable que ce coupable recevra la punition à laquelle il ne peut échapper.
Mais comment tout cela a-t-il pu se produire ? Il n'est plus possible de laisser à la dérive des enfants de cet age, sans espoir, sans avenir, avec des rêves aussi terribles plein la tête : l'assassinat. Car à travers cette tragédie c'est l'ensemble d'une société qu'il faut pointer du doigt, cerner, sans pour autant bêtement et facilement la condamner. Il nous faut en connaître l'ensemble des méandres et dérives qui souvent nous submerge tous. Non, le coupable ne peut être seul responsable d'une violence qui, à coup sûr, le dépasse. Et de très loin...
Comment l'aider, le soutenir, lui, l'assassin ? Oui, comment soutenir un assassin ? C'est la tache de tous, de chacun de nous, d'être vigilants quant aux dérives, d'être vigilants face à l'horreur qui submerge un trop grand nombre de personnes, d'enfants. La misère, hélas, donne à voir parfois la monstruosité. De cette monstruosité dont on a, à tort, le sentiment qu'elle est naturelle, invincible : faisons de nos faiblesses la force nécessaire à une mise à plat de nos erreurs. Et gardons nous bien de crier haro sur un baudet de dix-sept ans. Car c’est à l’évidence l’état de droit qui doit subsister, dans cette affaire comme dans tant d’autres : oui, le criminel aura son avocat.
par Lionel Degouy publié dans : Société communauté : De rêves en passions
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