Mardi 4 mars 2008
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par Lionel DEGOUY publié dans : Spiritualité communauté : De rêves en passions
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Mardi 4 mars 2008

           En chacun se trouve une part de solitude qu’aucune intimité humaine ne peut combler.

            Pourtant tu n’es pas seul. Laisse-toi sonder jusqu’au cœur de toi-même, tu verras que, au creux de l’être, là où personne ne ressemble à personne, le Christ t’attend. Et surgit l’inespéré.
            Le Christ n’est pas venu « pour abolir mais pour accomplir ». Quand tu écoutes, dans le silence de ton cœur, tu saisis que, loin d’humilier la créature humaine, il vient transfigurer même le plus inquiétant en toi.
            La découverte de toi-même provoquerait-elle comme un malaise intérieur ? Mais qui te condamnerait quand pour toi Jésus prie ? Si tu venais à t’accuser de tout ce qui t’habite, tes nuits et tes jours y suffirait-ils ?
            Quand surviennent des épreuves intérieures ou des incompréhensions du dehors, ne l’oublie pas, dans la blessure où pénètre l’inquiétude naissent aussi des forces créatrices. Et s’ouvre un passage qui va du doute à la confiance, de l’aridité à une création.



Texte de frère Roger de Taizé, fondateur de la communauté de Taizé
(La source de Taizé, presses de Taizé, p.17)

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Spiritualité communauté : Le Monde Spirituel
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Mardi 4 mars 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie.



            Quelle référence religieuse pour l’Europe ? Aucune. C’est le résultat vers lequel nous nous acheminons, et moi je trouve cela magnifique, presque enthousiasmant ! Ce n'est pas seulement cette ambiance nuit du 4 août où nous renonçons délibérément et tous ensemble à nos attachements privilégiés, c’est un geste théologiquement plus profond encore. Car l’image d’une absence de fondation ressemble à celle d’un vide central, qui est le geste fondamental de la démocratie, depuis les réformes de Clisthène dans l’Athènes antique jusqu’à la philosophie politique contemporaine qui cherche à penser la démocratie contre les totalitarismes. Dans le drapeau européen, il n’y a rien au centre, sinon le renoncement simultané de tous à se prétendre au centre ou au sommet : il n’y a rien que l’équidistance à une interrogation, à reformuler sans cesse ensemble. C’est donc là un geste superbe, mais il évoque lui-même le vieux geste monothéiste, l’absence de représentation de Dieu. Or que l’on fasse ainsi cercle autour d’un vide central, d’une absence trop importante, c’est sans doute le plus bel hommage que le Christianisme puisse recevoir. Car ne nous y trompons pas, c’est bien le christianisme qui est comme interdit de nomination. Massivement, historiquement, c’est lui, avec toutes ses hérésies, ses contradictions, ses institutions, ses sagesses et ses folies, ses schismes et ses guerres, ses chefs d’oeuvres et son iconoclasme, ses libertins puérils et ses pionniers puritains, son amour du vin et du porc, c’est lui la culture refoulée dans le silence.
Les craintes engendrées par le nouvel islam ne sont que de frêles paravents qui cachent mal le refoulement de cette part de nous-mêmes désormais considérée comme honteuse sinon maudite. L’Europe veut bien nommer l’héritage de Rome ou des Lumières, qui ne sont pourtant pas sans avoir produit eux aussi des monstres, mais pas le ou plutôt les christianismes, dont les effets historiques sont tellement immenses qu’on ne les aperçoit même pas tellement on est dedans. Il y a pourtant deux choses qui me mettent mal à l’aise dans cette figure. La première c’est justement que nos démocraties, dans leur toute puissante douceur, sont en passe d’obtenir ce que le communisme n’avait pas réussi : la conservation des patrimoines religieux mis en quelque sorte sous cloche, avec leurs folkloriques croyants, comme on protègerait des réserves d’indiens réduits au mutisme. Non pas que l’on ait besoin du retour d’un religieux qui prétendrait sauver notre société en perte de repères. On entend ce discours chez les protestants américains qui veulent évangéliser l’Europe, chez des orthodoxes qui veulent la sauver du matérialisme, chez des musulmans qui lui reprochent sa débauche, chez d’importants personnages de la hiérarchie catholique romaine. On l’entend même chez des républicains « bon teint » qui estiment qu’il n’y a plus de morale.
Mais notre Europe méthodiquement désorientée n’est pas tellement matérialiste ni débauchée. La question est ailleurs. Qu’on le veuille ou non, chaque tradition religieuse comporte un régime spécifique d’autorité et de pouvoir, qui en fait un véritable laboratoire politique du futur. Il faut d’ailleurs remarquer que les pouvoirs publics sont très seuls avec certains débats, dès que ceux-ci dépassent la gestion technique : ils manquent d’interlocuteurs qui n’aient ni ambitions ni timidités politiques. Or, contrairement à ce qu¹on croit, les institutions religieuses n’interviennent pas comme de simples groupes de pression. En fonctionnant selon leur propre régime d’autorité, elles aident à formuler des débats, en s’appuyant sur une histoire qui les rend capables de véhiculer de la perplexité, d’élaborer des problématiques, de formuler des désaccords internes. C’est pourquoi je ne souhaite pas que nous soumettions l’ensemble des institutions religieuses au crible des principes démocratiques : pour certaines Eglises ce serait ruineux. Simplement nous ne pouvons pas donner à l’une ou l’autre d’entre elles un statut à part, privilégier un régime religieux d’autorité, alors que c’est leur confrontation qui est inventive. La sécularisation pluraliste dont nous avons besoin, contre les poussées d’inculture religieuse indurées, devrait faire davantage confiance aux religions, comme à quelque chose d’ouvert, de créatif, et d’inachevé. Sans oublier que la théologie est la plus sérieuse discipline de critique des religions que je connaisse - les fidèles des différentes confessions sont souvent parmi les derniers bastions de l’esprit critique.
Et puis, si nous sommes dans une société pluraliste, c’est bien plus par le long travail du pluralisme religieux que par celui du pluralisme des Etats ou du marché ! Nous avons dû pour cela renoncer à ce mythe double que si nous avions tous le même Dieu nous serions enfin réconciliés, ou (mais c’est au fond la même idée) que si enfin nous étions complètement débarrassés des Dieux nous serions réconciliés. Ce que cette illusion comporte de plus puéril, c'est de croire à la possibilité de débarrasser les sociétés de toute conflictualité. La deuxième chose qui me gêne dans cette absence de référence religieuse, justement, c’est que du coup il n’y a plus de discussion possible. Et comme le remarquait le philosophe Husserl, comment critiquer les résultats si nous oublions les intentions initiales ? Nous aurions ainsi, dans cette fondation absente, un fondement absolument indiscutable ! Or je pense que politiquement cette posture n’offre pas de point d’appui suffisamment concret au débat, à la nécessaire confrontation des traditions dans leur pluralité, dans leur vivacité inachevée. Car l’Europe provient de mille sources, et il faut libérer ces différents héritages, les faire entrer dans une intrigue polycentrique, et renoncer à l’idée qu’il y aurait un seul grand récit commun : l’histoire européenne est une intrigue à plusieurs foyers. Le geste du renoncement simultané devrait ici faire place à celui de la co-fondation.
Si l’on veut s’installer dans une tranquille confrontation, il nous faut davantage nommer concrètement « les » traditions qui participent de la multiplicité des héritages formateurs de l’Europe, non seulement dans le passé mais aussi en l’ouvrant au futur. Pour l’Europe, aucune référence religieuse, ni catholique, ni protestante, ni orthodoxe, ni juive, ni musulmane, ni aucune autre, aucune référence philosophique ni tradition, que ce soit celle des Lumières ni du Romantisme, de la Renaissance ni du classicisme, de l’Antiquité romaine ni grecque, ne saurait être mise au centre. Mais l’Europe qui s’invente peut fait mémoire de tous ces commencements et recommencements, de toutes ces promesses non tenues. Elle devra les confronter et se réinventer sans cesse à partir de tous ces apports.
par Lionel DEGOUY publié dans : Religion communauté : Le Monde Spirituel
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Lundi 3 mars 2008
Pas la moindre parcelle d’humanité. Ce sont là les premiers mots qui me viennent à l’esprit. Nous vivons dans un monde dénué de scrupules et mortellement flasque. Au point que plus rien ne semble nous laisser voir l’espoir d’une quelconque alternative. Plus rien ne s’enflamme en nos vies. Nos vies si petites que chacun peut tenir celle de l’autre dans sa main.
L’Etat n’arrange rien, lui qui ne fait que s’appuyer sur nos solitudes pour mieux nous étouffer. Mieux nous contrôler, mieux nous manipuler : lorsque l’on meurt de faim, nous avons, paradoxalement, moins de cœur à crier nos désarrois.
Il n’est pas nécessaire d’être un génie pour voir, qu’au final, nous dépérissons. Nous dépérissons d’un manque d’amour, de simplicité, de franche amitié.
Où placer nos espoirs ? Et bien dans l’amour, la simplicité, une franche amitié. L’espoir ne tient qu’au fil de ces trois points. Pas beaucoup plus. Le reste n’est que piège à cons : la soit disant volonté qui nous pourrie la vie, l’orgueil, la satisfaction de soi, la plupart du temps.
par Lionel DEGOUY publié dans : Humeur communauté : Le Monde Spirituel
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Lundi 3 mars 2008
J’ai quitté la grisaille parisienne voilà déjà dix ans. Il s’en est passé des choses depuis : An 2000, Septembre 2001, Avril 2002 et Le Pen au deuxième tour, la guerre en Irak qui se prolonge, le conflit Israélo-Palestinien qui n’en finira jamais, l’élection de Sarko, les lois liberticides. Cela depuis dix ans. Et puis les amours. Ces amours qui n’en finissent pas de se présenter ne sont toutefois pas celles que j’ai vécues dans ma ville natale, Paname.
Comme elles me manquent ces amours vécues sous la pluie, dans des couleurs qu’à Montpellier personne ne peut percevoir, faute de nuages porteurs d’espoir. Car, comme il se doit, l’amour, le vrai, n’arrive que par gros temps. C’est l’avis du vieux Georges, qui s’expatria de Sept vers Paris. Sûrement pour avoir compris que c’est dans l’ombre ou la noirceur que l’on saisit pleinement toute la force de l’intimité, bien à l’abri du soleil qui vous gâche tout. Même l’envie de décliner pour vivre mieux. Pour vivre libre, enfin, de pleurer, de souffler, de ne pas se faire voir. Pourtant c’est à l’ombre de ce soleil qui nous permet d’y voir plus grand. Ce soleil de méditerranée nous offre l’ombre, seul apte à sauver nos cœurs.
Mais ce soir je me morfonds de faire enfin la rencontre que j’attends patiemment depuis maintenant plusieurs années. Moi qui est si bien connu l’amour, le vrai, l’immense, l’indescriptible amour. Mais tous nous connaissons cela, inutile de s’y attarder. Dans ce domaine, il n’est pas nécessaire de s’épancher : chacun fit un jour, à l’angle d’une rue, furtivement, l’amour. Et nous pouvons tous faire mémoire d’un amour croisé, l’espace d’un instant, d’une seconde ou d’une vie, c’est la même chose en ce domaine.
Alors, toujours, pourquoi ne pas saisir pleinement la beauté de cette fille qui passe dans la rue, de cette enfant, de ce sourire furtif mais offert, donné par elle. L’amour. L’amour qui transcende, mieux : l’amour transcendant, tout simplement. Vivons de cette force. Puisque c’est cela notre avenir. Le seul possible.
par Lionel DEGOUY publié dans : Errance communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Dimanche 2 mars 2008
Olivier Abel est membre du comité consultatif national d'éthique. Il est professeur à l'institut protestant de théologie de Paris.
Il arrive que des intellectuels ou des artistes musulmans, comme Salman Rushdie ou tout récemment Ayaan Hirsi Ali, demandent à des pays européens ou aux USA, de les protéger et de garantir leur liberté d’expression. C’est une liberté vitale, je crois non seulement dans les démocraties, mais dans les sociétés de tous les temps ; et vitale non seulement pour les individus, mais pour les sociétés : une société qui interdit tout ce qui brise sa propre complaisance à elle-même, son auto-flaterie, est une société malade à mort.
Autre chose cependant les libertés que l’on peut prendre à l’égard de sa propre culture, autre chose les injures et insultes à l’égard d’autres traditions, d’autres cultures que la sienne, car ces injures participent de ce choc, non tant des civilisations que des « incultures », qui nous menace aujourd’hui de son manichéisme haineux et ignorant. Pourquoi une injure, un blasphème, peut-il être considéré comme une offense ? Il ne faut pas se cacher trop vite derrière l’accusation d’offense et de blasphème, qui permettrait de justifier n’importe quoi. Et après tout une parole ou un dessin ne font pas de violence, ne font pas de mal, au sens physique du terme. Et enfin il y a une dose de comique, de relativisation
Mais l’inquiétant est que pour ceux qui pratiquent ainsi l’injure, il n’y a pas de parole sacrée, pas de limite, que tout est un peu dérisoire et comique — ou plutôt son sacré, c’est qu’il n’y ait rien de sacré. Et cela peut donner justement quelque chose de vulgaire. Pour moi le vulgaire, c’est l’insensibilité au tragique. Et cette vulgarité est dangereuse parce qu’elle est humiliante, et que l’humiliation est une violence à retardement, une violence qui touche l’intime et engrosse les violences de demain. Le ressort de l’humiliation dans l’histoire est d’une puissance redoutable et peu considérée : l’Allemagne humiliée s’est durcie dans la revanche nazie, la Russie humiliée naguère revient aujourd’hui au nationalisme, et le monde arabo-musulman est en butte, depuis des décennies à des humiliations insoutenables.
L’humiliation tient ici au fait que celui qui vous injurie vous laisse sans contre pouvoir sur lui, qui insulte ce que vous respectez, sans que vous puissiez répliquer, car il semble ne rien respecter. On est alors trop faible, comme discrédité dans sa propre parole. Face à cela le respect ne consiste pas seulement à respecter l’autre, mais à respecter ce que l’autre respecte, à en tenir compte. Il est ridicule de prétendre respecter l’autre en le déshabillant de ce qui le protège de la nudité.
Mais dans le même temps il faut redire de l’autre côté qu’il n’y a pas de tradition, pas de confession, pas de religion, et dans une certaine mesure pas de langue ni de culture, que l’on ne puisse quitter. Cela n’est pas seulement un fait acquis par l’exil, c’est un droit politique fondamental, et je dirai plus encore c’est une invention théologique capitale. Il n’y a pas de conversion possible, d’adhésion possible à une confession, sans possibilité de rompre, sans possibilité de sortir. Un choix que l’on ne saurait résilier ne serait plus un choix. Seul d’ailleurs celui qui un jour a quitté la religion de ses pères peut y revenir vraiment.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Religion communauté : Libre parole-Libre Information
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Samedi 1 mars 2008

          Quelque part en France, une amie, Cécile, a décidé hier, avant-hier, je ne sais plus, de se donner la mort. La beauté déchirée, cette innocence aux yeux pleinement ouverts devant l'horreur du temps et l'inutile douleur du monde, se voit taxée de folie. Rien que de folie qui, douce ou pas, impose l'internement. Impose l'observation. Pour que tout l'inconnu s'enfuit dans le connu. Mais pour que l'on oublie aussi, hélas, d'appeler un chat un chat. La science est là, c'est sûr. Ainsi, par exemple, bien trop souvent le désespoir est appelé « mélancolie » ou « dépression », et la révolte, nécessairement éparse en ces temps de grand désarroi, porte le nom de « délire aigu ». Trop encore croient que l'on construit dans la victoire; et seulement dans la victoire. Jamais dans l'abandon, jamais dans la défaite ou dans l'oubli. Inutile de se révolter, inutile de pleurer. Inutile de prier même. Voilà, c'est dit, le débat est clos. Force est pourtant de constater que nous avançons sans bien avoir le temps de nous observer nous-mêmes et que l'autre n'a plus fonction que de nous faire comprendre que l'on vit seul. Alors pourquoi ne pas s'en remettre, exceptionnellement, au simple bon sens et laisser l'évidence de certaines vies se déclarer par les pleurs ou la révolte ?
          Le médecin psychiatre de Cécile déplore qu'elle n'ait pas, contre son avis, réintégrée à la suite d'une autorisation de sortie, le service psychiatrique dans lequel on avait cru bon de l'interner. Car, selon ce médecin, Cécile serait encore en vie. On peut déplorer qu'il soit si facile aux médecins de confondre cause et effet : Cécile avait peur. Elle avait peur d'y retourner, dans ce service, tout simplement. Par les médicaments qu'on lui donnait elle avait perdu la possibilité d'avoir des enfants ; par ces médicaments, ou d'autres, elle avait perdu le droit de faire l'amour, aussi. Ces mêmes médicaments avec lesquels elle s'est donnée la mort. De plus, l'enfermement, non voulu d'elle, et vécu chaque fois si difficilement, était perçu comme une menace par ses fonctions vitales, par sa capacité à imaginer l'avenir autrement que sous la dépendance totale des médecins. Tout cela devait cesser. Selon elle.
          Quand, donc, la psychiatrie comprendra-t-elle qu'elle ne peut rien résoudre, dans ces conditions et avec ces méthodes, du drame existentiel qui la dépasse comme il nous dépasse tous, et qui crée ses angoisses ? Sa raison de vivre n'est pas son savoir mais sa détresse, son ignorance. Il est parfois regrettable qu'elle ne le sache pas. On ne laisse pas souvent passer la légèreté en psychiatrie, et l'Homme n'est Homme qu'en ce qu'il est adulte et volontaire. Que l'on permette un jour qu'il soit possible de n'être rien. Cela comme une alternative à la contrainte, comme un sauvetage aussi. La durée certaine du chemin à parcourir dans cette direction permet d'être tranquille sur la valeur de cette observation. Et en dépit du désarroi qu'à sans nul doute dû provoquer, au sein du service, la disparition de Cécile, on voit tout le danger qu'il y eu dans l'obstination de ses médecins à n'écouter qu'eux-mêmes. Car à la valeur soi disant irréductible qu'ils accordent à la vie, persuadés qu'ils sont d'aimer comme il faut, ils soustraient à celle-ci ce qui en est, pour beaucoup, le sens ultime : le bonheur à tout prix, malgré tout. Et le désir aussi. Il faut donc réaffirmer le droit à tous de librement parler de sa douleur, au moment de sa douleur ; il faut réaffirmer le droit de s'effondrer, celui plus encore de pleurer, mais aussi de hurler. Et cela sans qu'il soit trop systématiquement proposé un placement en « observation », un « internement », appelé presque ironiquement « moment de repos ». Tant il est vrai que le repos viendrait, assurément, surtout du fait que la bêtise n'assassine plus crânement les gens.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Parlons d'amour
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Samedi 1 mars 2008
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Peinture de Josée van Lierop
par Lionel DEGOUY publié dans : Art communauté : De rêves en passions
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Samedi 1 mars 2008
Deux de mes amis viennent d’avoir un enfant. Un petit nous est né. Rien qu’un tout petit qu’il va bien nous falloir protéger au delà de ce qu’il est possible d’imaginer : nos insomnies seront bientôt légion. Car voilà qu’une naissance nous fait renaître. Et reconnaître ce à quoi il nous faut être vigilants, les lignes directrices que nous ne saurions lâcher, les valeurs qui nous sont nécessaires, les valeurs qui lui seront nécessaires. Nous allons, pour lui, défendre ses libertés à venir, relever les manches pour que son avenir ne soit pas fait de noir mais des lumières d’une vision libre du monde. Nous allons tout donner. Pour que cette naissance soit une réelle renaissance. Pour tous. Tout autant pour ses parents que pour nous même. Oui, c’est un véritable cadeau qui nous est fait à tous. Il suffit de le regarder pour voir. Nous devons le préserver pour nous sauver, nous sauver pour le sauver. Nous sauver.
Nous sauver de tout ou presque. Des haines rentrées, des abandons, des générations foutues, des guerres fratricides, de la faim chez nous – pourriture des pourritures dans un monde d’opulence, le nôtre – des gosses qui crèvent dans une bagnole des soirées trop arrosées de leurs aînés, des soirées de bouffes bien franchouillardes pendant qu’on meurt de faim, du RMI, des retraites qui ne viendront absolument jamais, des pères qui se goinfrent d’après guerre et de reconstruction pendant que leurs enfants – conçus le long des barricades de 68 – mangent du pain sec à chaque repas ou presque. Jusqu’ou ?
Après cela je ne pourrais guerre nier la haine que j’ai de la surabondance qui prend l’oublie des autres pour une fortune offerte et l’opportunité de vivre mieux que ses parents pour une foutaise : c’est bien la première fois quand même qu’une génération vit en deçà des minima vitaux de la génération qui la précède. Pour rien, pour personne. Pour personne. L’espoir fut pourtant mainte fois chanté. Mais sur les lèvres de Léo Ferré c’était toujours un peu désespéré. Nous ne saurions avoir plus de force que lui, et chanter cet espoir sans la mélancolie, tristesse des grandes personnes que nous sommes devenus. Nous avions tout vu passer, mais toutes nos utopies se sont effarouchées de nos petits arrangements avec la vie, de nos petites combines. En toute logique nous ne devrions plus être là. Les barricades de l’insouciance nous ont créés, pourquoi donc nous porteraient-elles encore ? Nous avons eu notre lot de joies et d’allégresse dans le ventre de nos mères, pourquoi nos pères nous donneraient-il plus ? Pourquoi demander, pourquoi exiger ? Laissons-les donc rêver encore un peu, ils seront épargnés. Jusqu’ou ?
Nous devons les sauver. Ces pères que l’on nous a abandonnés et qui nous ont abandonnés, nous devons les sauver. Nous devons nous sauver. Par notre paternité nouvelle, celle qui fait jour. Celle que nous appelons, celle que nous créons, celle que nous créerons. Pour la paternité. Pour la fraternité, l’amitié. L’amour. L’amour d’un enfant, d’une mère, pour leur beauté, pour la beauté du monde.
Soyons donc frères dans l’abondance, aimons-nous à en mourir pour en mourir d’amour. Portons l’enfant : son sacrifice n’est plus à faire puisqu’il fut fait jadis. Prenons l’enfant, portons-le. Plus haut que tout – enfin ! – sans concession. Abandonnons tout. Pour le sauver. Nous sauver. Pendant que porte encore la voix de Leonard Cohen chantant « Hallelujah !!! », nous pouvons dire merci. Et offrir à en crever tous nos amours passés et à venir à nos deux tourtereaux.
par Lionel DEGOUY publié dans : Errance communauté : De rêves en passions
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Samedi 1 mars 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.




                Qu’est ce qu’un classique ? c’est quelque chose d’impérissable, d’indémodable, d’assez permanent pour se distinguer d’emblée des variations et s’imposer comme toujours valable. Le classique n’a pas besoin d’être à la mode, il est toujours vivant, comme immédiatement et définitivement contemporain. Par là même, le classique est une mise en forme du monde, qui installe d’emblée l’important, et le distingue du secondaire, du superflu, du futile : le classique établit un ordre, il distingue, il sépare, il n’aime pas trop les flous et les mélanges, il n’aime pas la confusion. Le classique ordonne le monde, et n’hésite pas un instant à établir des hiérarchies et des séparations fondatrices, qui semblent aussitôt presque évidentes et naturelles. Le classique aime ce qui est simple, clair et distinct. Descartes est classique, Corneille est classique, Calvin d’abord était classique.
On dira que le classique c’est la France : mais ce serait voir midi à notre clocher. Chaque culture a ses formes classiques, ses moments classiques. Ce sont des moments où l’on aime d’abord la clarté, comme dans la philosophie de Kant, où l’on apprend à distinguer les types de discours en fonction des questions auxquelles ils répondent. Ce sont des moments où chacune de nos facultés connaît ses limites, et s’y tient. Ce sont des moments où l’on cherche avant tout la simplicité. Il y a un moment classique dans la culture grecque, de Sophocle à Platon, un moment d’équilibre qui nous semble après coup presque parfait, entre les forces de la nuit et celles du jour. Et la Torah elle même, c’est à dire la Loi, est peut-être ce qu’il y a de classique dans notre ancien testament, par opposition avec les livres prophétiques ou les psaumes, par exemple. Elle aussi elle dit la permanence.
Or cette permanence est parfois contestée, ébranlée. Il y a des moments dans l’histoire, dans la littérature, dans la société, où l’on n’en peut plus de cet ordre. Des moments où la séparation classique des genres, le tragique d’un côté, le comique de l’autre, la science d’un côté, la foi de l’autre, le masculin et le féminin, etc, nous étouffent. Comme si une réalité plus confuse mais plus réelle tentait de se frayer un chemin. L’apôtre Paul mélange les genres, Augustin mélange les genres, et Shakespeare propose des tragi-comédies qui font voir une condition humaine plus réelle plus complexe, plus bancale. On a même pu dire que toutes les avancées dans la représentation de la réalité étaient dues à de tels mélanges, qui permettaient de voir ce qui jusque là était invisible : que les gens ordinaires pouvaient vivre des tragédies, et pas seulement les grands de ce monde ; qu’une méditation philosophique pouvait porter la supplication d’une prière, et pas seulement la réponse à une interrogation ; et qu’un grand film de fiction pouvait dire plus sur l’épouvante des carnages que les livres d’histoire les plus exacts.
Mais nous sommes aujourd’hui dans un temps de mélange général des genres. Quand nous regardons la télévision aujourd’hui, nous ne savons plus quand nous avons affaire à un journal d’information, à une fiction, à un documentaire, à une publicité, à un discours politique, ou à une prédication. Nous ne savons pas quel est le contrat implicite, nous perdons les repères. On peut dire cela de presque tout ce qui nous environne. Et même pour les shakespeariens comme moi qui adorons les brouillages, il est un temps où pour qu’il y puisse y avoir de vrais mélanges il faudrait refaire les séparations, les classiques distinctions. Ce temps là semble aujourd’hui venu. Il nous faut retrouver un minimum de classicisme, qui nous permettrait de refaire la différence entre l’important et le secondaire, réintroduire un peu de syntaxe dans les discours, et comprendre de quoi il est question. C’est pourquoi j’ai voulu proposer, par méthode, l’éloge d’un minimum de classicisme.
par Lionel DEGOUY publié dans : Philosophie communauté : De rêves en passions
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