Samedi 15 mars 2008

          Malgré la lassitude qui submerge un peu mon esprit de temps à autres, je ne baisserai jamais la garde. Je ne courberai pas l’échine, je ne ploierai pas sous le fardeau que l’on veut avec obstination nous faire porter : jamais je ne laisserai passer l’injustice, où quelle soit. La dernière fois que je ne me suis plus senti capable de pleurer – ce qui est la forme ultime du combat – ou plus la force de m’opposer par les mots, j’ai vécu les pires moments de mon existence. Fort heureusement les pleurs chez moi sont fréquents, et la révolte régulière. Ainsi, qu’elle que soit le moyen utilisé, l’action reste toujours possible. A ces deux choses – les larmes ou le désarroi de la colère – s’ajoute la prière. C’est sur elle que je m’appuie pour ne pas blesser les gens par la violence verbale et physique que déclanchaient chez moi, il y a déjà longtemps, le racisme, la xénophobie, le rejet des plus pauvres, les guerres infanticides.
          Oui, les combats ne manquent pas plus aujourd’hui qu’hier, mais j’ai décidé un jour de ne pas mettre une claque, une simple claque, au lepéniste de service, qui est toujours plus ou moins présent dans une assemblée. Je prie pour lui. Ceci dit, une patate par-ci par-là de temps en temps…ça démange. Mon Dieu, Seigneur, que ça soulagerait !!! Juste une. Promis. C’est l’éternel déchirement qui s’opère en moi : me convertir un peu plus de jour en jour, trouver chaque jour un peu plus la paix, et l’autre solution étant, je l’ai dit, la bonne vieille correction et la colère qui tue à feu doux chacun de ceux qui se révoltent contre l’injustice sous toutes ses formes.
          Si l’on écarte la violence pour des raisons idéologique et logique, il ne reste que les pleurs et la prière. Mais ces deux choses sont des « grâces », des dons, des « talents ». Le Christ, entre autre, nous montre une autre voix, en supplément : la faiblesse volontaire, l’abandon de soi, le don gratuit de soi. En clair, un certain laissé aller pour certains, une débandade pour d’autres.
          Quoi qu’il en soit en pleurant, en priant, et en m’abandonnant, en faisant confiance, je suis certain d’éviter la violence qui ne résout rien. Je garde ainsi ce que j’ai de plus cher : mon indépendance totale envers toute forme de pensée restrictive et activiste. J’ai choisi de contempler le monde. Et puis d’écrire aussi. Mon désarroi.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Errance communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Vendredi 14 mars 2008
         Olivier Abel est membre du comité consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.


        Ce qui se passe en ce moment au Kosovo doit nous faire réfléchir à la tension qui travaille toutes nos sociétés entre l’acceptation pluraliste de cohabiter dans des villes cosmopolite, et le regain de purification néo-nationaliste. Et de penser à l’Europe que nous voulons. J’avais par exemple entendu dire à un grand politique européen que les pays européens partagent le postulat que l’on en peut pas se résigner à la pauvreté, et que c’est un trait de culture que l’on ne retrouve pas ailleurs si fortement, ni en Amérique, ni en Russie, ni dans le monde arabe, etc. A l’inverse, l’Europe devrait maintenant faire valoir fortement que la pauvreté n’est pas le plus grand des malheurs — c’est le cinéaste Pasolini qui observait les dégâts dus à cette idée.
 
        Mais revenons à notre sujet. Derrière la question du Kossovo nous retrouvons nos nouvelles guerres de religion, nos nouvelles guerres civiles. Déjà l’Europe a du renoncer à ce mythe double que si nous avions tous le même Dieu nous serions enfin réconciliés, ou (mais c’est au fond la même idée) que si enfin nous étions complètement débarrassés des Dieux nous serions réconciliés. Ce que cette illusion comporte de plus puéril, c'est de croire à la possibilité de débarrasser le politique de toute conflictualité, de tout désaccord, de toute contradiction. Nous croyons toujours que les guerres se passent bien loin de nous, à l’extérieur. Mais les guerres de religions fondatrices de l’Europe moderne, peuvent se rouvrir, et il nous faut être très prudent. Je ne parle pas seulement de la stupéfiante inconscience des décalages des gouffres de mémoire sur lesquels l’Europe (construite comme un mécano par des constructeurs, des ingénieurs) tente de s’installer. Mais du fait que nous sommes en temps de mue, de changement de régimes, et c’est bien le moment de tous les périls.
 
Car le péril réside dans le fait que nous sommes, que nous le voulions ou non, en train de passer du régime de l’Etat-Nation à un régime que nous ne savons pas nommer, que nous pouvons provisoirement nommer post-national, et qui doit être à la fois à la hauteur de la puissance des processus « techniques » de mondialisation, et de la complexité des processus « ethniques » de balkanisation. Or le passage aujourd’hui de l’État-nation à ce qui est en train de préparer, est lié à l’âge de la mondialisation des échanges, mais aussi à l’âge où face à cette mondialisation les communautés et les personnes se replient sur ce qu’elles ont d’inéchangeable, langue, religion, bonheur ou malheur immémorial, mais qui ne puisse être entièrement converti à l’espace marchand. Il faut donc à la fois respecter les attachements à des territoires et des cultures, et introduire un sens de l’urbanité et de la solidarité planétaire. C’est la quadrature du cercle, mais c’est de la survie de notre monde qu’il s’agit et nous sommes condamnés à inventer collectivement une solution acceptable.

 

par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Mardi 11 mars 2008
Le malheur n’est en rien immuable. Non, rien de nos souffrances n’est immuable. Puisqu’il nous reste l’amour et la fraternité, la bienveillance l’un envers l’autre. Cela, nous ne pouvons le nier : Dieu nous garde, en vérité. Par le seul miracle de l’amour.
Et il faut dire que le miracle est une tricherie de Dieu. Que c’est ainsi qu’il lui plaît de chambouler cette saloperie de pragmatisme ambiant, de ces immondes logiques ainsi que cette bonne vieille causalité bidon et de sa prétendue irréductibilité. Pourtant force est de constater que la résurrection possible de chacun dans cette vie présente est une réalité tout aussi sûre que la fragilité ou la douleur des Hommes.
Posséder la conviction profonde que nul ne possède cet imaginaire pouvoir de faire le bien ou le mal : tout autant que le bonheur, le mal ne nous appartient pas. En rien. Tant il est évident que nous le subissons, ce mal, tout autant que nous le procurons. C’est pourquoi il est flagrant que nous ne sommes en rien responsables de nous-mêmes. Nos actes ne sont que d’inutiles efforts que nous sommes contraints de faire pour rester amarrés à nos pitoyables destins, seuls refuges qui nous soient accordés au bout du compte.
Le mieux, à la suite de tout cela, serait encore de prendre à corps perdu tout à la fois la vie, qui partout surabonde, et notre misérable condition d’humains. Il nous faut en avoir la conviction.
Cet espoir simple est celui de l’Homme libre : malgré la fatigue générale de nos corps, nous trouverons toujours la force de pleurer.
Ne serait-ce que parce que chacun peut constater que la nuit, il est possible de voir tous les soleils du ciel, alors même que le jour nous interdit de regarder le nôtre en face.
par Lionel DEGOUY publié dans : Errance communauté : Parlons d'amour
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Mardi 11 mars 2008
Longtemps les Hommes m'ont dégoûtés. Je me suis cru souvent dans l'obligation de les imiter. Et je les ai imités. Désormais c'est fini : je veux ma mort quand je n'aime plus. Je ne veux plus mourir du rien qui submerge trop souvent nos idylles, et depuis trop longtemps, sans que plus rien ne les empêche d'être mortelles, sans que rien ne leur donne raison. La folie n'est plus notre lot et nous disparaissons du manque de déraison d'amour. Les curés s'en réjouissent. Et les pasteurs, aussi. Les banquiers, les psychiatres, les journalistes, les politiques ; tout le monde s'en réjouis, surtout l'enfer.
            Que faut-il faire pour étouffer le flot toujours plus menaçant de l'inaction des âmes et de leur mort ? Combattre à coup de folles amours les insensés qui de toutes parts surgissent à nos émois, et nous les volent pour les anéantir.
            De la folie d'amour, qu'est-ce qu'on a fait ? Cette fadeur qui nous étouffe et qui nous tue. Il faut que cela cesse. Il nous faut vivre éternellement la grâce et ne plus avoir peur. Toujours être pour l'autre ce que l'on est vraiment. Ne pas dire non, jamais. Et puis s'abandonner, brûler de tous les feux ; à en mourir. Et en mourir. De l'énergie qui en découle créer le beau. Sans concession, s'abandonner à l'autre. Émouvoir la nature au point de la faire suffoquer peut-être.
            Car enfin, pourquoi donc on s'obstine à dire que l'on ne s'aime pas ? C'est quoi ce besoin de pleurer seul, cette peur ? C'est le mystère.
            On meurt des temps figés, des questions inutiles, des engagements faciles. Mais rien n'empêchera jamais les méchants d'être méchants, la bête immonde d’être à certains vitale, le malsain d'être immuable. L'arme absolue ne combat plus que l'innocence et, pacifiés, nous sommes l'agneau face au couteau.
            C'est la mélancolie qui nous sauvera, un jour, tout à la fin, de tout ce miasme incohérent et sans visage, de cette horreur qui fait pleurer, de cette souffrance. C'est de cette paix qu'il nous faut, le coeur attendri de soi-même et des autres, de cet appel où tout s'effondre pour renaître.
 
            C’est comme une révolte, comme un orage une nuit d’été, comme des larmes retenues et essuyées au bord de l’œil, comme une colère rentrée : rien n’a changé, tout est resté. Tout s’est enraciné, là, bien fermement, dans une terre durcie par le soleil. Ce soleil qui pourtant nous donne aussi l’amour, les fleurs et l’arc-en-ciel des vraies couleurs du monde. Des vraies lumières du monde. Lumières éternelles de nos espoirs, de nos esprits, de nos talents. Arc-en-ciel de larmes et de soleil que l’on voudrait voir faire tous les miracles dont il est capable.
            Nous serons toujours forts de nos pleurs. C’est de ces pleurs que vient la renaissance possible de nos amours bafoués, la solidité de notre foi en l’Homme, de nos espoirs les plus fous. André Breton écrivait dans Arcane 17 : « aimer d'abord, il sera toujours temps, ensuite, de s'interroger sur ce qu'on aime ». Puis il décrivait la forme unique que  pouvait prendre la réalisation du rêve auquel il aspirait : « le mystérieux, l'improbable, l'unique, le confondant et l'indubitable amour ». C'est ainsi qu'il parlait du magique instant de la rencontre. C'est ainsi qu'il parlait aussi pour moi du formidable don de Dieu. En particulier de l'une des formes que prend parfois le don de Dieu : du don foudroyant qui entre, presque avec violence parfois, au plus profond de nos fausses tranquillités et de notre assurance pleine d'orgueil. Un don qui sans cesse peut renommer l'Amour et peut le voir de nouveau paraître évident, incontournable, inévitable même. Ainsi, que le surréalisme nous soit contemporain ou non, on sait qu'il est de fort bon ton de ne plus croire en rien et que toutes les idéologies se meurent. Aimer l'Amour à mort est une folie, aimer l'Amour tout simplement est imbécile : voilà ce que l'on entend, voila ce sur quoi tout est sensé se fonder, se construire.
 
            Matérialisme et pragmatisme : voila bien le nerf de la guerre. Puisque c’est désormais partout la guerre. Pour combler le besoin de pragmatisme de certains dirigeants. Leurs besoins d’inaptes à la folie tout autant qu’à l’amour. Inapte à dessiner des traits autres que droits, inaptes aux lignes courbes. Inaptes aussi à la compréhension de la complexité de l’âme humaine, à la compréhension de la complexité des flots d’amour, que peut toujours porter cette âme, de ses capacités à désirer autre chose que les cloisonnements primaires dans lesquels on voudrait l’enfermer. Citons André Breton, toujours : « Chère imagination, ce que j’aime surtout en toi, c’est que tu ne pardonnes pas. Le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain. Il répond sans doute à ma seule aspiration légitime. Parmi tant de disgrâces dont nous héritons, il faut bien reconnaître que la plus grande liberté d’esprit nous est laissée. A nous de ne pas en mésuser gravement. Réduire l’imagination à l’esclavage, quand bien même il y irait de ce qu’on appelle grossièrement le bonheur, c’est se dérober à tout ce qu’on trouve, au fond de soi, de justice suprême. La seule imagination me rend compte de ce qui peut-être, et c’est assez pour lever un peu le terrible interdit ; assez aussi pour que je m’abandonne à elle sans crainte de me tromper (comme si l’on pouvait se tromper davantage) ». Plus loin : « le surréalisme, tel que je l’envisage, déclare assez notre non-conformisme absolu pour qu’il ne puisse être question de le traduire, au procès du monde réel, comme témoin à décharge. Il ne saurait, au contraire, justifier que de l’état complet de distraction auquel nous espérons bien parvenir ici-bas. […] Cet été les roses sont bleues ; le bois c’est du verre. La terre drapée dans sa verdure me fait aussi peu d’effet qu’un revenant. C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs ». Cet homme aura décidément tout dit de notre modernité, dès 1924. Il ne fut pas le seul à prendre au corps la folie de la première guerre mondiale, de ce massacre organisé. Que rajouter à tout cela ? Si ce n’est démontrer l’actualité de ces propos. Pour cela, c’est à nous de lancer l’offensive des utopies, des idéologies.
 
            C’est dans ce cadre que je veux tout à la fois exprimer, sans y parvenir jamais pleinement, une révolte saine tout autant qu’une sagesse nécessaire à l’élaboration de plans d’avenir, de perspectives possibles. De rêve à réaliser. Car il est possible de réaliser nos rêves. Nous en avons, nous, les moyens. Or, ce que l’on attend de nous, peuples autochtones, c’est de ne plus rêver. Ne plus rêver d’amours immortelles, ne plus se souvenir de nos belles années, celles où nous étions jeunes et forcement surréalistes. Et l’on ose désormais nous opposer le pragmatisme, clef de voûtes des discours de l’ensemble de nos dirigeants : il faut être pragmatique. Alors que nous n’avons que faire d’une réalité qui soit monolithique, puisque la réalité n’est pas monolithique, et nous n’avons que faire du pragmatisme qui ne peut qu’étouffer nos vies, malmener nos espoirs, dilapider froidement toute réelle probité intellectuelle. Ce que nous devons imposer, au demeurant, c’est l’utopie. Une utopie de l’amour du prochain, du respect de l’autre ; une utopie facteur de développement d’une humanitude toujours plus digne. Car j’ai connu la misère, le désespoir, la décadence de l’Homme riche à foison. J’ai connu l’absurdité, l’internement psychiatrique, la pauvreté réelle. J’ai vu l’Homme. Et puis j’ai constaté soudain que l’on pouvait mieux faire. Que l’Homme pouvait mieux faire. Cela m’a rendu bien mélancolique de tout ces espoirs vaincus, tout cet amour bafoué, tout ce silence rompu par des phrases assassines, par des actions de haine. Alors même que les Hommes de paix sont légion. Alors que nous nous aimons. Oui, nous nous aimons. Tout le reste n’est que mauvais détournement de ce qui reste l’acte premier : l’Amour.
par Lionel DEGOUY publié dans : Errance communauté : Parlons d'amour
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Lundi 10 mars 2008
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Peinture de Josée Van Lierop
par Lionel DEGOUY publié dans : Art communauté : Parlons d'amour
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Vendredi 7 mars 2008
La nature répugne à la réalité :

Dans le sein du possible en songe elle s'élance ;

Le réel est étroit, le possible est immense [...]
                                         

                               Lamartine, Méditations poétiques.
par Lionel DEGOUY publié dans : Utopie communauté : Parlons d'amour
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Vendredi 7 mars 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.

          Dans l’enthousiasme de 1989 et de la chute du mur est-ouest, souvenez-vous, nombreux sont ceux qui voyaient déjà l’abolition des frontières dans le triomphe de la liberté ! Et après tout, vu d’ici, ce discours peut encore pavoiser : n’importe quel occidental moyennement fortuné peut aller n’importe où dans le monde, sans trop de limites. Mais dans le même temps, vues d’ailleurs, nos démocraties développées semblent des forteresses de plus en plus inaccessibles. Le mythe libéral du dépérissement des frontières semble n’être plus qu’un paravent pour les nouvelles frontières qui se durcissent, plus terribles que jadis. Que se passe-t-il ?
C’est d’abord toute l’histoire de l’idée de « frontière » qu’il faudrait reprendre. La Révolution française avait fait de la frontière territoriale linéaire un modèle d’une grande simplicité, qu’elle a exporté avec succès. Les forces de séparation étant plus actives que celles d’unification, la logique de la frontière nationale tend vers une balkanisation de la planète, et risque de couler tous les conflits dans ce modèle nationaliste. Mais un autre modèle, disons plus « océanique » et plus libéral, au nom d’une appartenance plus radicale, d’un rapport à Dieu seul sans intermédiaires, de la liberté des idées ou du marché, a grandi en contrepoint de cet Etat-Nation exclusif d’un territoire. Ici, les frontières sont perçues comme des résidus arbitraires d’un âge féodal, et les communautés closes sur leur territoire doivent faire place à des libres-réseaux. C’est l’âge de l’internet et des nouvelles mafia.
Ce qui a fait la force de ce second modèle, récemment, c’est qu’après Hiroshima et le 11 septembre, il n’y a plus de distinction entre le front et l’arrière : le paysage de la guerre bascule, puisque tout point peut devenir le front extrême. Nos démocraties, même quand elles s’imaginent leurs guerres comme de simples opérations de police pour le bien général, savent bien que virtuellement rien n’échappe à la guerre. Pourquoi donc cette réapparition de nouveaux murs ? Comme si les forces de l’échange, du décloisonnement, et celles qui interposent des cloisons, des protections contre les échanges, étaient concomitantes. Et comme s’il y avait deux sortes de guerres : pour abattre les frontières et faire passer les gens, les choses et les idées ; ou à l’inverse pour établir des frontières, empêcher de passer, et refaire des différences.
Le second point qu’il nous faut comprendre et sentir, contre l’image gentillette de nos sociétés riches et humanitaires, c’est combien nos démocraties sont dures, et impitoyables : elles sont armées et capables de guerres ravageuses, ne serait-ce que pour leur ravitaillement — et les motifs de ces guerres d’approvisionnement, en pétrole ou autre, pourraient apparaître de plus en plus brutalement au grand jour dans les décennies qui viennent. Là aussi l’histoire marque une sorte d’inversion, qui n’est peut-être pas sans lien avec l’histoire de la frontière. Les sociétés anti-totalitaires de l’occident démocratique se sont constituées pour détruire les systèmes totalitaires, dont Hannah Arendt a montré la structure en oignon : pour l’extérieur chaque enveloppe est relativement douce et attractive, mais la face intérieure est dure et impitoyable. Ainsi les corporations, le parti, et les différents cercles des élites et des polices ont à chaque fois une façade pour l’extérieur et une face interne, jusqu’au vide central où se tient le chef.
On se demande si nos démocraties développées, sans s’en apercevoir, n’ont pas adopté la structure inverse. Les faces intérieures de notre oignon sont douces, enveloppantes et démocratiques, et laissent librement passer tout ce qui vient du centre ; mais les faces extérieures sont dures et ne laissent passer que ce qui nous est utile. Vu d’ici en effet et pour les citoyens des démocraties centrales, le monde est ouvert. Mais vu d’ailleurs les murs sont de plus en plus hauts et inaccessibles. Nous bénéficions ainsi à la fois des grandes libertés océaniques du libre échange et des grandes protections des lignes successives de fortifications qui empêchent notre invasion. Nos douces sociétés peuvent être dures, et contrairement à l’image répandue, nous sommes prêts à tout pour défendre nos libertés de choix — ce que nos dirigeants appellent sans ambages notre « mode de vie ».
Mais il y a plus grave, c’est que nous sous-traitons notre propre dureté et nos frontières. Celles-ci ne sont plus des lignes mais des bandes, des bourrelets plutôt, des zones tampons. Et plus généralement nos sociétés riches, libres et démocratiques, s’entourent d’Etats moins démocratiques lui servant de ceinture de sécurité par rapport au reste du monde, pour empêcher les flux migratoires massifs, réprimer les troubles, etc. Nous avons ainsi besoin, à la périphérie, d’une ceinture d’Etats comme la Turquie, le Maroc, mais peut-être aussi Israël et tant d’autres de plus en plus de part le monde, qui doivent rester simultanément dedans et dehors, avec des régimes à la fois démocratiques et policiers, ou bien économiquement libéraux mais politiquement autoritaires. Au delà du cynisme de notre façon de les instrumentaliser, c’est de ces pays frontières que viendront les menaces de demain, car le jour où ils se retourneront contre nous, la fracture sera terrible.
Je ne voudrais pas pour autant jeter l’opprobre sur nos démocraties, mais seulement les réveiller à leur vocation. L’Europe, cahin-caha, est en train de bricoler une sortie du nationalisme par l’institution de compromis qui tissent entre les Etats une densité d’obligations mutuelles telle qu’ils inventent une sorte de frontière interne — avec des généalogies, des alliances, des appartenances et des attachements multiples, qui fera la solidité de l’ensemble. Ce profond pluralisme, non seulement culturel mais politique et peut-être un jour économique, autour de principes communs qui empêcheront les sphères de pouvoir (non seulement exécutif ou judiciaire, mais médiatique ou économique) de tomber entièrement sous la coupe les unes des autres, indique à quel point nos démocraties doivent modestement se remettre au travail. En cherchant à exprimer les différends et le conflits les plus profonds, elle peuvent réinventer de nouvelles formes du lien social.
L’humanité ne peut vivre sans frontières, sans différence entre un ici et un ailleurs, entre un dedans et un dehors. Mais elle ne peut vivre sans échanges. C’est de ce rééquilibrage délicat que nous avons besoin.
par Lionel DEGOUY publié dans : Société communauté : Le Monde Spirituel
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Vendredi 7 mars 2008
J’ai du tomber malade : j’ai cessé de me battre. Soudain. A la victoire de Sarkozy. J’ai décidé brutalement que plus rien ne servirait à quelque chose. Mes combats, l’ensemble de mes combats, me parurent inutiles : nous étions bien dans un pays qui voulait du répressif, de la connerie. Dans un pays qui acceptait tout. Qui acceptait les lois liberticides, la violence des adultes sur les enfants et, d’une façon générale, les plus fragiles d’entre nous. Un pays qui acceptait que les personnes handicapées payent la franchise médicale – vérifiez ! – un pays qui était convaincu qu’il valait mieux deux innocents en prisons qu’un coupable en liberté. Un pays mort, en vérité.
            Les vieux votent comme ils le souhaitent, il n’est guère facile de leur retirer le droit de voter. Pourtant c’est bien la haine de tout ce que représente la jeunesse qui fait que nous avons un président si peu enclin à écouter le message des plus démunis, mais bien plutôt des industriels, cons comme la mort, les financiers, encore plus cons, pour leur donner ce qu’ils souhaitent : la déstructurations des liens sociaux, le démontage des acquis que notre civilisation devrait offrir de plus logique. J’entends la retraite à cinquante-cinq ans, des études pour tous, à chaque étape de la vie, sans oublier des hôpitaux dignes de notre époque, des écoles avec de nombreux adultes pour soutenir l’attention nécessaire à des adolescents en « voie de dérapage », mais aussi des cours de rattrapage à qui le souhaite. N’oublions pas bien sûr le renforcement de personnes compétentes dans les domaines de la garde à domicile, de la culture, des médias – ici le cas serait à approfondir, tant le sujet est vaste et complexe, mais toutefois pas incompréhensible – de la police présente autrement que pour distribuer des baffes ou des coups de matraque. La sainte police bourgeoise pourtant bel et bien composée de gens du peuple. Mais Sarko est populaire, là est l’horreur. Là est l’erreur. L’erreur d’une gauche complexée et arrogante.
           Oui, arrogante lorsqu’elle laisse en 2002 passer Le Pen sous les fenêtre de la république par manque d’écoute, par simple manque d’écoute (je repense au discours de Chevènement avant ces élections, je pense au discours sécuritaire de la droite, et sur lequel la gauche n’a jamais su se faire entendre, mais je pense surtout à cette forme d’arrogance que constitue la certitude d’avoir déjà gagné qu’affichait cette gauche à l’époque). Hélas nous n’avons plus la droite la plus bête du monde. Mais une droite bien à droite, qui parade, voyant que nous sommes incapables de nous rassembler. Car c’est bien la débandade, ne nous y trompons pas. Fort heureusement, la réalité de l’ensemble des mesures prises par ce gouvernement de nantis ne devrait pas tarder à montrer ses limites, tant sont importantes les attaques faites aux plus démunis. N’oubliez pas : les personnes handicapées payent la franchise médicale…
par Lionel DEGOUY publié dans : Humeur communauté : PARLONS FRANCHEMENT
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Mercredi 5 mars 2008
J’ai dans la tête un morceau de Schubert : « la jeune fille et la mort ». Et je repense à ces moments passés à espérer autre chose que la misère pour mes semblables et moi-même. Et pour toutes ces jeunes filles en fleur que j’ai connues, croisées, aimées. Parfois dans le malheur. Mais malgré les risques de chagrins inéluctables, parfois l’espace d’un jour, parfois l’espace d’une seconde, j’abandonnais tous mes rêves de grandeur pour l’insouciance d’une journée passée sous le soleil immense de la langueur. Depuis, ma faiblesse a fait que je n’y ai pas changé grand-chose, et que je reste inapte au bonheur. Je ne puis donc rien regretter – tout autant de mes égarements que de mes échecs. Mais ceux des autres, leurs malheurs et leurs douleurs, puis-je les ignorer ? Non.
Alors il me vient cette idée de me battre. Me battre contre l’ignominie, contre tout ce nazisme ambiant, tout ces tocards qui nous gouvernent et nous commandent. Ces tocards qui nous commandent : chacun peut en faire chaque jour le tour. Mais constamment ? Est-ce réellement tenable de se laisser mourir pour la paix du bourgeois bienveillant ? Faut-il appeler au crime ? Faut que celui qui reste notre prochain, malgré le fait qu’on l’exècre, meure de notre envie de faire justice pour les innocents dans l’incapacité de se défendre ? Ou bien faut-il se tuer soi-même ? C’est ici, toujours, notre extrémisme qui empêche notre folie. Puisque ce que j’écris là je ne puis décemment l’écrire sans me justifier, sans que la violence des mots ne me soit encore reprochée, sans que l’on me condamne pour homicide envers moi-même. Ou pour incitation au suicide collectif. Aucun jour pourtant ne se fait sans ce que j’appel la belle démonstration de l’homme en blanc, mon curé de campagne favoris : « tu te dois, gamin, de mourir à toi-même, mais non point vouloir que l’on te tue par désespoir ou par folie d’aimer ! ». La belle démonstration que déjà l’on opposait à Goethe dans ces « souffrances du jeune Werther ». Comme à chaque époque, en 1774, il ne faisait pas bon vouloir mourir, ne serait-ce que d’amour. Ou simplement, à force de misère visible, vouloir sauver celui qui reste encore un temps.
Ce soir j’ai réuni tout mes restes d’espoir : ils sont proches du néant. J’aurais décidément tout vu : je marchais tranquillement sur le port de Marseille lorsque j’ai soudain réalisé que la connerie me suivait partout. Au point qu’il m’était impossible de croire qu’elle pu émaner d’autre part que de moi-même. Stupeur ! Je suis un bel imbécile, complet, bien reluisant. Il n’est d’autre possibilité.
Mais faisons tout de même le tour des choses : il se trouve désormais sur le marché des chats génétiquement modifiés qui ne provoquent pas d’allergies et qui pour cela sont vendus deux milles cinq cents euros. Nous ne parlons jamais de la Chine. L’Amérique continue de faire rêver. Les anglais vote Tony Blair. Nous votons Chirac lorsque nous ne votons pas Le Pen. On vend des bombes au Pakistan. L’Afrique s’anéanti chaque jours un peu plus sous le poids de l’impérialisme. Kadhafi parade. On voudrait nous faire croire que Yasser Arafat n’est mort que d’une cirrhose. La paix du monde ne sera jamais réalisable. On nous soutient que nous avons bien raison de ne plus laisser traîner les trisomiques dans la rue. On se moque de l’antarctique et de sa fonte inéluctable. Des femmes meurent encore, ici comme ailleurs, de violence conjugale. On massacre les tigres. Des enfants meurent sous les bombes de la folie de Donald Rumsfeld. J’ai faim. On m’emmerde.
Nous n’irons plus au bois : les lauriers sont fanés.
On nous prend pour des cons.
par Lionel DEGOUY publié dans : Humeur communauté : De rêves en passions
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Mercredi 5 mars 2008
Olivier Abel est membre du conseil consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.



            Au risque d’ennuyer, je crois utile de prolonger la réflexion collective engagée dans le sillage des propos de Ratisbonne. Notamment parce que Benoît XVI a introduit un ton de franchise qui tranche avec la langue œcuménique des gentilles accolades. Il s’adresse à l’autre, il s’expose et s’exprime. Sans peut-être mesurer avec assez de responsabilité les possibles conséquences de ses propos. C’est qu’il n’est pas d’abord un homme d’Etat mais un théologien bourré de convictions : les protestants ne sauraient s’en plaindre. Je ne traiterai donc pas tant de l’aspect politique de ses propos, que de leur aspect proprement théologique, car c’est justement sur ce plan là que je suis pour ma part perplexe, déçu et même inquiet.
            Nous avions la chance d’avoir un Pape intellectuel et intelligent. Et voici qu’il revendique pour la seule voie romaine l’héritage de la Grèce et de l’hellénisme chrétien. On a pu pointer le déni de la voie du monde orthodoxe, ainsi que des christianismes orientaux, les premiers à souffrir concrètement des émois musulmans. On a noté le déni implicite des maillons arabos-musulmans dans les transferts de rationalité de la Grèce vers l’Europe. Bref, on ne comprend pas comment le Pape ose faire des grandes unités si simplistes que « la pensée grecque », « la pensée biblique ». Comme l’écrivait Ricœur contre ces oppositions manichéennes, « compliquons, compliquons tout ! » Le geste qui isole et revendique la bonne généalogie est mortifère, et les Pères sont aussi pères d’autres que nous, de même que nous avons aussi d’autres pères que ceux dont nous portons le nom, les généalogies sont toujours mêlées. Dès le moyen âge il y a eu plusieurs aristotélismes, plusieurs platonismes, et tout au long de l’histoire il y a eu plusieurs hellénismes. Celui de la renaissance franco-italienne n’est pas celui du romantisme allemand. Le geste de refondation des colonies puritaines est peut-être plus grec que celui de prétendre continuer sans hiatus la fondation romaine, et même les cortèges post-modernes que le Pape vitupère rouvrent peut-être quelque chose de la religiosité grecque la plus classique.
            L’intelligence de ce discours du Pape est à chercher ailleurs. C’est une affaire intra-occidentale, un règlement de compte interne, et Benoît XVI s’y prononce en fait bien plus sur l’Occident que sur l’Islam, qui cache ici la Réforme. En réaffirmant la continuité entre le logos grec et le christianisme romain, il reproche à la Réforme d’avoir rompu l’analogie de Dieu avec la raison, et affirmé une transcendance trop radicale, une volonté de Dieu trop arbitraire. C’est donc un discours qui vise la tradition nominaliste, Luther, Calvin, mais aussi bien Pascal ou Kierkegaard, une manière de se rapporter à un Dieu de volonté et d’amour, et non à un Dieu de rationalité trônant au sommet d’une théologie naturelle inclusive qui comprendrait aussi la morale et la science. Il dénonce, c’est le plan central de son discours, trois vagues de deshellénisation : celle de la Réforme, celle de la théologie libérale issue des Lumières avec son entreprise de démythologisation, et enfin la vague actuelle de pluralisme et de relativisme religieux. C’est donc le protestantisme, avec son double spectre des utopies sectaires et de l’individualisme consommateur, qui est visé. C’est normal : nous n’avons pas assez conscience que le protestantisme est la religion mondialement dominante, celle qui porte le péché du monde actuel. Et le Pape prône le retour à la civilisation de l’Occident chrétien latin, sous les applaudissements plus ou moins discrets de tous ces athées dévots et néo-maurassiens qui font les gros bataillons des intellectuels aujourd’hui.
            Il prétend ne pas congédier la modernité mais l’élargir. C’est ce que je voudrais examiner. Son reproche à la Réforme d’avoir trop affirmé une altérité absolue de Dieu, et d’avoir ainsi déchaîné l’arbitraire et la violence, se heurte à une réalité historique : c’est cette affirmation qui a ouvert un rapport respectueux aux autres et au monde. L’impossibilité de convertir par la force n’est-elle pas ce discours de tolérance soutenu par Bayle et Locke, et justement réalisé d’abord dans les Pays-Bas, et la Révolution puritaine n’a-t-elle pas affirmé ce droit de dissidence ? Après tout, la synthèse romaine de la raison et de la foi n’avait-elle pas permis à Bossuet de faire entrer de force les protestants français dans le giron de la « seule vraie église » ? Par ailleurs je veux bien que l’affirmation de la transcendance et l’élimination du finalisme ait ramené au chaos les grandes constructions des cosmologies scolastiques : mais il faut parfois accepter de perdre les formes pour les retrouver autrement, et on n’aurait pas eu Descartes sans Calvin, ni Newton ni Leibniz. Et ce que Benoît 16 refuse de voir c’est que Kant ne propose pas un rétrécissement de la raison, mais sa pluralisation, car il existe des types de vérités et de jugements, des registres de discours différents. Or c’est aussi bien une idée aristotélicienne, et la lecture par Calvin de la Genèse non comme cosmologie mais comme poème à la gloire du Créateur est une condition de l’élargissement d’une raison qui renonce au discours unique qui répondrait à tout. N’est ce pas en distinguant les registres, en ne mélangeant pas trop vite la raison scientifique, la sagesse morale, la gratitude de la foi, que nous évitons les pseudos synthèses théologico-moralo-scientifiques, toujours dangereuses ? Et n’est-ce pas ce qui nous inquiète dans le néo-créationnisme comme dans les théories néo-islamistes ? Si c’est cela l’amplitude de la raison que Benoît 16 appelle de ses vœux, bonjour la régression !
            Au nœud de notre débat se tient le sens du logos, dont il fait une raison-être-vérité Une. Mais le logos est foncièrement parole, l’humain est originairement deux, conversation, et non pas monologue. Dieu est relation. Benoît 16, dans son refus du pluralisme et du conflit intérieur, a refusé de renoncer au monopole de la vérité. Je ne crois heureusement pas qu’il soit représentatif de l’ensemble des catholicismes. Face à un pensée grecque réduite à cette conception statique du logos comme raison, on voudrait soutenir, avec des penseurs de l’Islam médiéval que le Pape fustige, mais aussi avec une longue tradition juive, que Dieu n’est pas heureusement pas tenu par sa propre parole, et que nos prières peuvent le délier de ses promesses et de ses menaces. Comme le notait Ricœur, Eschyle ne montre-t-il pas comment le Dieu tragique des Érynies est changé dans le Dieu miséricordieux des Euménides ? Ce logos là ne nous en dit-il pas plus sur les humains, et sur Dieu ?
par Lionel DEGOUY publié dans : Religion communauté : Le Monde Spirituel
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