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Olivier Abel est membre du comité consultatif national d'éthique. Il est professeur de philosophie à l'institut protestant de théologie de Paris.

Olivier Abel est membre du comité consultatif national d'éthique
Alors que bien des pays émergents se lancent avec frénésie dans les bienfaits de la production-consommation, dans nos sociétés on n'y croit plus trop. Elles sont apparemment fondées sur le désir
de consommer et le besoin de travailler, mais tout se passe comme si, discrètement, leur centre de gravité était en train de se déplacer. Le cœur n'y est plus, le moteur ne cesse de caler. Comme
si notre imaginaire était en train de changer, ébranlant les présuppositions admises quant à ce qu'est une vie réussie. Ce léger déplacement dans nos images de la vie bonne, qui de proche en
proche est en train de tout bouleverser, touche l'ensemble de la vieille Europe. Dans l'histoire, l'Europe n'a déjà que trop gagné, c'est pourquoi elle peut décliner, se dépenser, se dévouer à
autre chose. Et si elle était en train d'inventer autre chose, de plus précieux pour le monde, de plus désirable ? L'Europe a connu la victoire, la richesse, la gloire, et se cherche un autre
moteur. Et si elle s'apprêtait à proposer un modèle de société plus réellement alternatif aux modèles existants ailleurs dans le monde, qui ne serait pas fondé sur les redistributions d'une
croissance dont elle sait d'expérience qu'elle n'est pas infinie ?
On me dira que c'est là un discours défaitiste qui se résigne au chômage massif, un luxe de nanti, ou une utopie romantique qui risque de désarmer la France dans une compétition mondiale où la
moindre hésitation nous fait perdre des marchés. Mais dans mon propos il y a d'abord un constat ténu mais entêté, comme si on tendait l'oreille pour écouter ce qui est déjà là. Au fond les pays
avancés croient de moins en moins au Développement, même quand il se dit le moins inhumain possible pour les plus démunis, et le plus durable possible pour les équilibres écologiques. Il ne
s'agit pas d'interdire aux puissance montantes comme la Chine ou l'Inde de goûter aux fruits de la croissance, mais de ne pas nous laisser leurrer par le faux espoir que la seule compétition des
capitalismes peut écarter la guerre à mort pour les dernières ressources planétaires et apporter des solutions aux catastrophes naturelles qui viennent. Mon propos n'a rien de défaitiste et
n'annonce pas la fin du monde. Ce n'est qu'un éboulement, mais il est profond, et il est temps d'en mesurer l'ampleur.
Car de quel déclin parlons-nous ? Au cœur de nos civilisations se tient un noyau éthique qui oriente leur vouloir vivre global, leur style de vie et leurs approbations. C'est ce programme
quasi-métaphysique qui donne le rythme propre à chaque civilisation. Certes les civilisations se déploient en augmentant les échanges, l'intervalle entre ce qu'elles prennent et ce qu'elles
donnent, entre ce qu'elles reçoivent et ce qu'elles en font. Mais elles ne peuvent pas augmenter indéfiniment et sur tous les tableaux. Leur déclin n'est pas la mort, c'est ce par quoi elles
passent ou non à la postérité. Des civilisations se sont fondues dans d'autres, parce qu'elles se sont retirées de la course aux plus forts, et c'est à ce moment là souvent qu'elles ont acquis
leur véritable « autorité », qu'elles ont été les plus inventives, les plus créatrices. Comme Ricœur l'écrivait en 1951, « une civilisation n'avance pas en bloc ou ne stagne pas à tous égards. Il
y a en elle plusieurs lignes (...) La vague ne monte pas au même moment sur toutes les plages de la vie d'un peuple ». Il est temps de nous retirer de certaines compétitions ruineuses pour
investir vers des activités plus réellement infinies que la pure croissance économique, et de remettre au cœur de notre programme de civilisation le désir d'augmenter la densité des formes de vie
possibles, la cohabitation intense des sciences et des arts. Il est temps de partager autrement la fugacité du bonheur, et la possibilité donnée à chacun de montrer qui il est avant de s'effacer
de lui-même devant les suivants. Mais pour cela encore faut-il avoir la force de décliner tranquillement.
Quelque part en France, une amie, Cécile, a décidé hier, avant-hier, je ne sais plus, de se donner la mort. La beauté déchirée, cette innocence
aux yeux pleinement ouverts devant l'horreur du temps et l'inutile douleur du monde, se voit taxée de folie. Rien que de folie qui, douce ou pas, impose l'internement. Impose l'observation. Pour
que tout l'inconnu s'enfuit dans le connu. Mais pour que l'on oublie aussi, hélas, d'appeler un chat un chat. La science est là, c'est sûr. Ainsi, par exemple, bien trop souvent le désespoir est
appelé « mélancolie » ou « dépression », et la révolte, nécessairement éparse en ces temps de grand désarroi, porte le nom de « délire aigu ». Trop encore croient que l'on construit dans la
victoire; et seulement dans la victoire. Jamais dans l'abandon, jamais dans la défaite ou dans l'oubli. Inutile de se révolter, inutile de pleurer. Inutile de prier même. Voilà, c'est dit, le
débat est clos. Force est pourtant de constater que nous avançons sans bien avoir le temps de nous observer nous-mêmes et que l'autre n'a plus fonction que de nous faire comprendre que l'on vit
seul. Alors pourquoi ne pas s'en remettre, exceptionnellement, au simple bon sens et laisser l'évidence de certaines vies se déclarer par les pleurs ou la révolte ?
Le médecin psychiatre de Cécile déplore qu'elle n'ait pas, contre son avis, réintégrée à la suite d'une autorisation de sortie, le service psychiatrique dans lequel on avait cru bon de
l'interner. Car, selon ce médecin, Cécile serait encore en vie. On peut déplorer qu'il soit si facile aux médecins de confondre cause et effet : Cécile avait peur. Elle avait peur d'y retourner,
dans ce service, tout simplement. Par les médicaments qu'on lui donnait elle avait perdu la possibilité d'avoir des enfants ; par ces médicaments, ou d'autres, elle avait perdu le droit de faire
l'amour, aussi. Ces mêmes médicaments avec lesquels elle s'est donnée la mort. De plus, l'enfermement, non voulu d'elle, et vécu chaque fois si difficilement, était perçu comme une menace par ses
fonctions vitales, par sa capacité à imaginer l'avenir autrement que sous la dépendance totale des médecins. Tout cela devait cesser. Selon elle.
Quand, donc, la psychiatrie comprendra-t-elle qu'elle ne peut rien résoudre, dans ces conditions et avec ces méthodes, du drame existentiel qui la dépasse comme il nous dépasse tous, et qui crée
ses angoisses ? Sa raison de vivre n'est pas son savoir mais sa détresse, son ignorance. Il est parfois regrettable qu'elle ne le sache pas. On ne laisse pas souvent passer la légèreté en
psychiatrie, et l'Homme n'est Homme qu'en ce qu'il est adulte et volontaire. Que l'on permette un jour qu'il soit possible de n'être rien. Cela comme une alternative à la contrainte, comme un
sauvetage aussi. La durée certaine du chemin à parcourir dans cette direction permet d'être tranquille sur la valeur de cette observation. Et en dépit du désarroi qu'à sans nul doute dû
provoquer, au sein du service, la disparition de Cécile, on voit tout le danger qu'il y eu dans l'obstination de ses médecins à n'écouter qu'eux-mêmes. Car à la valeur soi disant irréductible
qu'ils accordent à la vie, persuadés qu'ils sont d'aimer comme il faut, ils soustraient à celle-ci ce qui en est, pour beaucoup, le sens ultime : le bonheur à tout prix, malgré tout. Et le désir
aussi. Il faut donc réaffirmer le droit à tous de librement parler de sa douleur, au moment de sa douleur ; il faut réaffirmer le droit de s'effondrer, celui plus encore de pleurer, mais aussi de
hurler. Et cela sans qu'il soit trop systématiquement proposé un placement en « observation », un « internement », appelé presque ironiquement « moment de repos ». Tant il est vrai que le repos
viendrait, assurément, surtout du fait que la bêtise n'assassine plus crânement les gens.

Peut-être parce que nous avons trop sacrifié à l’amour, en termes de guerres de religion et de détresse amoureuse, nous nous tenons le plus loin possible des volcans, nous les évitons. Nous voudrions au moins en espacer les explosions : mais n’en sont-elles pas plus terribles ? Heureux l’amour qui sait se convertir doucement en justice et trouver ses distances, mais heureuse la justice qui n’oublie pas l’amour auprès duquel seul elle peut habiter.
Malgré la lassitude qui submerge un peu mon esprit de temps à autres, je ne baisserai jamais la
garde. Je ne courberai pas l’échine, je ne ploierai pas sous le fardeau que l’on veut avec obstination nous faire porter : jamais je ne laisserai passer l’injustice, où quelle soit. La
dernière fois que je ne me suis plus senti capable de pleurer – ce qui est la forme ultime du combat – ou plus la force de m’opposer par les mots, j’ai vécu les pires moments de mon existence.
Fort heureusement les pleurs chez moi sont fréquents, et la révolte régulière. Ainsi, qu’elle que soit le moyen utilisé, l’action reste toujours possible. A ces deux choses – les larmes
ou le désarroi de la colère – s’ajoute la prière. C’est sur elle que je m’appuie pour ne pas blesser les gens par la violence verbale et physique que déclanchaient chez moi, il y a déjà
longtemps, le racisme, la xénophobie, le rejet des plus pauvres, les guerres infanticides.
Oui, les combats ne manquent pas plus aujourd’hui qu’hier, mais j’ai décidé un jour de ne pas mettre une claque, une simple claque, au
lepéniste de service, qui est toujours plus ou moins présent dans une assemblée. Je prie pour lui. Ceci dit, une patate par-ci par-là de temps en temps…ça démange. Mon Dieu, Seigneur, que ça
soulagerait !!! Juste une. Promis. C’est l’éternel déchirement qui s’opère en moi : me convertir un peu plus de jour en jour, trouver chaque jour un peu plus la paix, et l’autre
solution étant, je l’ai dit, la bonne vieille correction et la colère qui tue à feu doux chacun de ceux qui se révoltent contre l’injustice sous toutes ses formes.
Si l’on écarte la violence pour des raisons idéologique et logique, il ne reste que les pleurs et la
prière. Mais ces deux choses sont des « grâces », des dons, des « talents ». Le Christ, entre autre, nous montre une autre voix, en supplément : la faiblesse volontaire,
l’abandon de soi, le don gratuit de soi. En clair, un certain laissé aller pour certains, une débandade pour d’autres.
Quoi qu’il en soit en pleurant, en priant, et en m’abandonnant, en faisant confiance, je suis certain d’éviter la violence qui ne
résout rien. Je garde ainsi ce que j’ai de plus cher : mon indépendance totale envers toute forme de pensée restrictive et activiste. J’ai choisi de contempler le monde. Et puis d’écrire
aussi. Mon désarroi.
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